Qu’il me soit permis de rapprocher de ce dernier fait dont parle Huc, une histoire assez semblable qui nous a été racontée aux Indes.

Un missionnaire belge jésuite, que nous avons rencontré aux Sonderbands, me disait avoir souvent défié les fakirs, afin de pouvoir les convaincre d’imposture et montrer aux gens trop crédules qu’ils avaient tort de croire en leurs sorciers. — « J’ai pu, me disait le missionnaire, arriver à comprendre bien des tours ; un seul m’a toujours paru incompréhensible, et j’ai évité de le redemander, de peur que les assistants ne riassent de l’impossibilité où j’étais de l’expliquer. — Le sorcier prenait avec la main une poignée de sable ; pressant ce sable au-dessus d’un verre vide, il le remplissait d’eau à mesure que sa main se vidait ; faisant l’inverse, il prenait le verre d’eau et le renversait dans sa main ; celle-ci se trouvait alors remplie de sable. Cette transformation du sable en eau et vice versa rappelle le miracle du verre d’eau dont parle Huc. »

S’ouvrir le ventre d’un coup de couteau et le refermer en recueillant de son propre sang et en soufflant dessus, remplir d’eau un verre vide par le seul effort de sa volonté, ce sont des faits qui doivent sembler au lecteur bien extraordinaires, et pourtant, on ne peut faire au Père Huc ce reproche de les raconter, ni même d’y croire. Dans tous les pays et dans toutes les religions, il se passe parfois des phénomènes que les sens perçoivent, mais que la raison ne peut comprendre. Des prodiges semblables sont assez communs dans l’Inde.

Quiconque a feuilleté des récits de voyage aux Indes et particulièrement des études sur les fakirs et la religion des brahmanes, aura lu la description de prodiges bien autrement inadmissibles que ceux mentionnés par Huc et qui, d’ailleurs, ont déjà été rapprochés de ceux qui nous occupent.

Nombre d’écrivains sérieux, surtout en Angleterre, MM. Crooks, Hugghins, Cox et d’autres, se sont occupés de ces questions. — Nous renvoyons à leurs travaux les lecteurs désireux d’être plus renseignés, il ne nous appartient pas d’aborder une discussion qui nous éloignerait de notre sujet ; nous avons seulement essayé de montrer que le Père Huc ne doit pas être traité de romancier pour avoir raconté des faits de l’ordre de ceux dont nous avons parlé, quelque extraordinaires qu’ils puissent paraître.

CONCLUSION

Les récits de voyage du Père Huc ne sont donc ni l’œuvre d’un ignorant, ni celle d’un romancier ; ils ont été écrits par un homme qui non seulement a beaucoup vu, mais qui sait aussi reproduire ce qu’il a vu ; c’est que Huc possède au premier degré les qualités qui d’un simple narrateur font un artiste, et alors même qu’il produit les effets de lumière ou de couleur les plus inattendus, il reste simple et naturel ; car, avant tout, il est sincère. Aussi, il attache le lecteur à son récit, l’entraîne à sa suite en se dévoilant entièrement à lui ; il le fait vivre de sa vie, lui fait prendre part à ses conversations, lui laisse ses impressions, grave dans son esprit ses propres souvenirs. Pas plus que Huc, le lecteur n’oubliera l’aspect de la caravane dont faisait partie le missionnaire lorsqu’il quitta le Koukou Nor.

(Huc, page 198). « Les cris plaintifs des chameaux, les grognements des bœufs à long poil, les hennissements des chevaux, les clameurs et les chansons bruyantes des voyageurs, les sifflements aigus que faisaient entendre les lakto pour animer les bêtes de somme, et par-dessus tout, les cloches innombrables qui étaient suspendues au cou des yaks et des chameaux, tout cela produisait un concert immense, indéfinissable, et qui bien loin de fatiguer semblait au contraire donner à tout le monde du courage et de l’énergie. »

Le lecteur croit entendre résonner à ses oreilles le murmure produit par cette masse d’hommes et d’animaux. Et plus loin, lorsque Huc aura traversé le Boukhaïn Gol, on ne pourra s’empêcher de rire avec lui en voyant l’état piteux des animaux de charge à demi emprisonnés dans les glaçons.

(Huc, page 200). « Quand la caravane reprit sa marche accoutumée, elle présentait un aspect vraiment risible : Les hommes et les animaux étaient plus ou moins chargés de glaçons. Les chevaux s’en allaient tristement, et paraissaient fort embarrassés de leur queue qui pendait tout d’une pièce, raide et immobile comme si on l’eût faite de plomb, et non de crins. Les chameaux avaient la longue bourre de leurs jambes chargée de magnifiques glaçons qui se choquaient les uns les autres avec un bruit harmonieux. Cependant, il était visible que ces jolis ornements étaient peu de leur goût, car ils cherchaient de temps en temps à les faire tomber en frappant rudement la terre de leurs pieds. Les bœufs à longs poils étaient de véritables caricatures ; impossible de se figurer rien de plus drôle : ils marchaient les jambes écartées et portaient péniblement un énorme système de stalactites qui leur pendaient sous le ventre jusqu’à terre. Ces pauvres bêtes étaient si informes, et tellement recouvertes de glaçons, qu’il semblait qu’on les eût confits dans du sucre candi. »