Dans la plupart des religions, le fanatisme peut amener les mêmes horreurs ; il n’est pas rare encore maintenant de voir à Bénarès des fakirs qui ont un ou les deux bras ankylosés, gardant une même position ; d’autres couchent sur un lit de clous ; quelques-uns passent des années sur une terrasse de bambou, ayant à peine un mètre carré ; jadis, lors des grandes processions, les fanatiques se faisaient écraser sous les roues des chars. Tout le monde a vu récemment les Aïssaouas manger du feu, lécher du fer rougi, ou se traverser le bras avec une aiguille.
Ce que nous admettons difficilement, sans toutefois vouloir rien nier, c’est que le « Bokte » ferme et cicatrise sa plaie en soufflant.
Dans le cas dont nous nous occupons, on peut faire deux suppositions.
Ou bien, l’opérateur est de bonne foi, et s’ouvre le ventre réellement ; quelques minutes après, il aura encore la force de remettre ses entrailles en place et de s’éloigner ; il attendra peut-être alors longtemps que sa plaie guérisse. Le lecteur peut s’étonner que je suppose le lama encore capable de replacer ses entrailles et de s’éloigner, une telle énergie est pourtant admissible. Au Japon, où s’ouvrir le ventre (hara-kiri) était une coutume si ordinaire, il n’était pas rare de voir le moribond tremper une plume dans son sang et écrire une pièce de vers.
Au milieu de ce siècle-ci, on se rappelle la mort de ce soldat japonais qui, armé d’un sabre à deux mains, avait tué plusieurs Européens dans les rues de Tokio. Condamné à mort, il obtint la permission de s’ouvrir le ventre. Il avait gardé jusqu’au dernier moment la haine de l’Européen, et sur le point d’expirer, apercevant le consul d’Angleterre qui assistait à ce spectacle, il rassembla encore assez de force pour arracher une partie de ses propres entrailles et les jeter aux pieds de l’Anglais comme la dernière marque de son mépris.
Il se peut aussi (et j’inclinerais à penser que c’est ce qui se passe le plus souvent) que le « Bokte » trompe les assistants, et feigne de s’ouvrir le ventre en crevant une vessie pleine de sang, ou en employant tout autre procédé semblable.
C’est encore au Japon que je reporte le lecteur, et je le prierai de me suivre au théâtre ; là, plus que dans un autre pays, le spectateur demande l’illusion la plus complète de la réalité. J’ai assisté moi-même à une pièce dont le dénouement était le hara-kiri du héros. Celui-ci venait s’asseoir sur le devant de la scène ; il tirait son sabre qu’il aiguisait sur une pierre et coupait des morceaux de bois pour essayer la lame ; puis il relevait sa robe, mettant son ventre à nu. Il arrêtait la garde du sabre contre un obstacle, pour l’empêcher de glisser ; puis le redressant contre lui, il s’appuyait le ventre sur la pointe. On voyait la lame entrer peu à peu, le sang couler à flot, dégoutter sur ses jambes, ruisseler dans ses mains, s’épandre autour de lui, formant une petite mare. En même temps que son visage pâlissait, il marquait les plus affreuses souffrances, ses yeux se tournaient pour ne montrer que le blanc, et après avoir donné pendant quelques minutes l’illusion de la plus horrible réalité, il tombait au milieu des râles et des hoquets de la mort.
Transportez cet acteur ailleurs que sur des planches, placez-le à une certaine distance de l’assistance, et demandez-lui de jouer son rôle ; personne ne se doutera qu’il y a là une supercherie.
On ne doit pas non plus oublier à quel genre d’assistance les lamas avaient affaire : la plus bête, la plus naïve, la plus crédule.
(Huc, t. I, p. 324). « Nous avons connu un lama qui, au dire de tout le monde, remplissait à volonté un vase d’eau au moyen d’une formule de prière. Nous ne pûmes jamais le résoudre à tenter l’épreuve en notre présence. Il nous disait que n’ayant pas les mêmes croyances que lui, ses tentatives seraient non seulement infructueuses, mais encore l’exposeraient peut-être à de graves dangers. Un jour, il nous récita la prière de son « Siéfa » comme il l’appelait. La formule n’était pas longue, mais il nous fut facile d’y reconnaître une invocation directe à l’assistance du démon : « Je te connais, tu me connais, disait-il. Allons, vieil ami, fais ce que je te demande. Apporte de l’eau et remplis ce vase que je te présente. Remplir un vase d’eau, qu’est-ce que c’est que cela pour ta grande puissance ? Je sais que tu fais payer bien cher un vase d’eau ; mais n’importe ; fais ce que je te demande et remplis ce vase que je te présente. Plus tard, nous compterons ensemble. Au jour fixé, tu prendras tout ce qui te revient.
» Il arrive quelquefois que ces formules demeurent sans effet ; alors la prière se change en imprécations et en injures contre celui qu’on invoquait tout à l’heure. »