Dans la discussion précédente j’ai tenu à mettre sous les yeux du lecteur les différents arguments que j’ai pu trouver pour ou contre l’existence de l’arbre mystérieux de Koun-boum. Je ne prétends pas chercher à donner une explication du fait, ce serait peut-être difficile ; je désire seulement montrer, en invoquant le témoignage des voyageurs les plus compétents sur cette question, que le Père Huc a le droit de demander « qu’on ne suspecte pas la sincérité de sa relation[21] ».

[21] Ayant mis en Sicile la dernière main à cet article, j’ai profité de mon séjour dans cette île pour aller visiter à Syracuse la fontaine Cyanée et les célèbres papyrus sauvages. Or comme notre guide, voulant nous donner des explications sur la fabrication du papier chez les anciens, s’était mis à couper en bandes dans le sens de la longueur, le bas de la tige, d’une de ces plantes aquatiques, je fus étonné de remarquer dans les tranches obtenues, en travers des fibres, de petits traits dans lesquels avec un peu de bonne volonté on eût pu retrouver des caractères turcs, sanscrits ou thibétains (on sait que les caractères thibétains comme les sanscrits, dont ils se rapprochent, sont fort simples, n’étant formés souvent que par une simple courbe). — Ce fait observé dans les papyrus me fit songer à l’arbre de Koun-boum. Encore une fois, je n’ai pas assez de renseignements sur ce dernier pour essayer d’en donner une explication. Je désire seulement émettre une supposition. Peut-être pourrait-on accepter le prodige de cet arbre sans faire intervenir de miracle ni de subterfuge ; il est possible que les feuilles et l’écorce portent des signes naturels qui, aux yeux d’un croyant, représenteraient des lettres thibétaines. Les personnes désireuses de pousser plus loin l’étude relative à l’arbre de Koun-boum ne devront pas oublier que chez nous aussi, beaucoup de plantes présentent des particularités auxquelles les gens naïfs rattachent souvent des légendes qui pourraient à juste titre étonner un voyageur, étranger aux coutumes et aux croyances du pays. Supposez qu’à un Chinois ou à un Japonais, n’ayant aucune notion de botanique, on raconte une légende relative à certaines de nos fougères, et qu’ensuite, faisant une section dans la racine de cette plante, on lui montre l’image de l’aigle impérial, n’aura-t-il pas assurément le droit de ressentir une stupéfaction semblable à celle qu’éprouva le Père Huc à la vue de l’arbre mystérieux ?

Il serait peut-être encore bon de rappeler ici cette fleur où l’on retrouve les instruments de la passion, ou ces haricots blancs du Poitou, marqués d’un point rouge, disent les paysans, depuis qu’on a jeté une hostie dans le champ où ils poussaient.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur cette question, mais j’aurais peur de me laisser entraîner hors du cadre que je me suis tracé ; que le lecteur me pardonne de lui avoir fait part des quelques réflexions que m’a suggérées une promenade au milieu des papyrus ; peut-être en le mettant sur la voie d’une explication possible du prodige de Koun-boum, présenteront-elles quelque intérêt aux yeux des gens désireux d’approfondir les miracles ou les faits, soi-disant tels de la religion bouddhique.

Bien que la légende relative à la licorne ne me semble pas se rattacher directement à la matière que nous traitons ici, je crois ne pas devoir la passer sous silence. On peut reprocher au missionnaire, qui, bien qu’observateur, n’a rien du naturaliste, de s’être prononcé trop catégoriquement sur ce sujet. La description qu’il donne de l’animal semble se rapprocher de celle de l’antilope Hodgsonii, maintenant bien connue, mais qui porte deux cornes. C’est l’Orongo des Mongols, le Zo des Thibétains, le snow-antilope des Anglais de l’Inde. Au Thibet, comme en Chine et au Japon, on parle de la Licorne. Un Amban thibétain que nous avons interrogé au sujet du Sérou (Licorne) nous a répondu en avoir vu une tête chez le grand Lama ; pressé de questions, il nous a avoué qu’elle venait de Calcutta (Golghata), et dans sa description nous avons reconnu celle du Rhinocéros. D’un autre côté à Ta-tsien-lou, le Père Giraudot nous a raconté en avoir causé à Yerkalo avec un charpentier, ancien chasseur. Celui-ci aurait dit qu’il avait vu à Tsiamdo une peau de licorne de la taille d’une antilope. En traversant le pays des Kham que Huc semble regarder comme l’habitat du Sérou, non seulement nous n’avons pas vu de peau, mais nous n’en n’avons pas entendu parler. On peut supposer qu’une monstruosité accidentelle dans la disposition des cornes de l’antilope, comme il s’en produit chez nos chevreuils, a donné lieu à la légende de la licorne. (Comparez mon Uranographie chinoise, page 586-588. G. Schlegel.)

Nous allons aborder la deuxième catégorie des prodiges racontés par Huc, ceux qu’il décrit par ouï-dire.

(Huc, t. I, page 321). « Nous allons tous à Rache Tchurin, nous répondit-il avec un accent plein de dévotion.

»  — Une grande solennité sans doute vous appelle à la lamaserie ?

»  — Oui, demain doit être un grand jour : un lama Bokte fera éclater sa puissance ; il se tuera sans pourtant mourir.

» Nous comprîmes à l’instant le genre de solennité qui mettait ainsi en mouvement les Tartares des Ortous. Un lama devait s’ouvrir le ventre, prendre ses entrailles et les placer devant lui, puis rentrer dans son premier état. Ce spectacle, quelque atroce et quelque dégoûtant qu’il soit, est néanmoins très commun dans les lamaseries de la Tartarie. Le Bokte qui doit faire éclater sa puissance, comme disent les Mongols, se prépare à cet acte formidable par de longs jours de jeûne et de prières. Pendant ce temps il doit s’interdire toute communication avec les hommes et s’imposer le silence le plus absolu. Quand le jour fixé est arrivé, toute la multitude des pèlerins se rend dans la grande cour de la lamaserie, et un grand autel est élevé sur le devant de la porte du temple. Enfin le Bokte paraît. Il s’avance gravement au milieu des acclamations de la foule, va s’asseoir sur l’autel, et détache de sa ceinture un grand coutelas qu’il place sur ses genoux. A ses pieds, de nombreux lamas rangés en cercle commencent les terribles invocations de cette affreuse cérémonie. A mesure que la récitation des prières avance, on voit le Bokte trembler de tous ses membres et entrer graduellement dans des convulsions frénétiques. Les lamas ne gardent bientôt plus de mesures ; leurs voix s’animent, leur chant se précipite en désordre, et la récitation des prières est enfin remplacée par des cris et des hurlements. Alors, le Bokte rejette brusquement l’écharpe dont il est enveloppé, détache sa ceinture, et saisissant le coutelas sacré s’entr’ouvre le ventre dans toute sa longueur. Pendant que le sang coule de toutes parts, la multitude se prosterne devant cet horrible spectacle et on interroge ce frénétique sur les choses cachées, sur les événements à venir, sur la destinée de certains personnages. Le Bokte donne à toutes ces questions des réponses, qui sont regardées comme des oracles par tout le monde.

» Quand la dévote curiosité des nombreux pèlerins se trouve satisfaite, les lamas reprennent avec calme et gravité la récitation de leurs prières. Le Bokte recueille dans sa main droite du sang de sa blessure, le porte à sa bouche, souffle trois fois dessus, et le jette en l’air en poussant une grande clameur. Il passe rapidement la main sur la blessure de son ventre, et tout rentre dans son état primitif sans qu’il lui reste la moindre trace de cette opération diabolique, si ce n’est un extrême abattement. Le Bokte roule de nouveau son écharpe autour de son corps, récite à voix basse une courte prière, puis tout est fini, et chacun se disperse, à l’exception des plus dévots qui vont contempler et adorer l’autel ensanglanté que vient d’abandonner le saint par excellence. »

Que des lamas s’ouvrent le ventre, il n’y a à cela rien d’impossible. L’attitude de ceux qui entourent le Bokte rappelle celle des convulsionnaires au siècle dernier, des derviches tourneurs ou hurleurs en Égypte, de certains fakirs aux Indes. C’est un état physique connu et expliqué, et qui dans les lamaseries n’est pas rare.

« A Ta-tsien-lou, nous racontait monseigneur Biet, dans les processions religieuses, on voit parfois un python (sorcier). Ordinairement, il n’accompagne pas la procession de son plein gré ; il doit être traîné de force, et lorsqu’il entre en convulsions, il faut quatre ou cinq hommes pour le retenir. »

Le sujet qui se trouve dans cet état peut supporter des blessures, que souvent il ne sent même pas. — C’est encore le cas des hystériques et des cataleptiques.