En dépit des réponses faites à Prjevalsky par des savants anglais comme MM. Ney-Elias, Yule, et d’autres, soit dans des rapports à la Société de géographie royale, soit dans des préfaces, les critiques adressées par le voyageur russe au récit du Père Huc n’en ont pas moins été acceptées par beaucoup de géographes. Tissu d’erreurs pour les uns, simple roman pour les autres, l’œuvre du missionnaire, pour la plupart, ne semble pas mériter qu’on y attache une grande importance.
Quand nous sommes partis pour le Thibet, le sentiment d’admiration que nous inspirait le voyageur ne s’étendait pas nécessairement à son récit ; mais nous n’avions aucun parti pris. Nous emportâmes le livre parce qu’il ne nous semblait pas permis de négliger aucun document, de quelque valeur qu’il pût paraître, relatif à cette contrée si peu connue. Six mois après notre départ, nous avions dépassé dans l’Asie centrale la limite atteinte par les voyageurs russes et anglais ; nous n’avions plus d’autres renseignements fournis par des Européens que ceux contenus dans le récit du missionnaire. Désormais nous eûmes constamment sous les yeux les Souvenirs de voyage en Tartarie et au Thibet que nous portions dans la sacoche attachée à notre selle.
Nous avons alors mené la vie du Père Huc. Nous avons traversé les mêmes déserts, souffrant des mêmes fatigues et des mêmes privations ; nous avons vécu au milieu des mêmes populations, ici buvant une tasse de lait sous une tente noire de Si-Fan, conversant là avec un kaloun (ministre) de Lhaça, ayant ailleurs un lama mogol pour interprète. Partout et toujours nous avons été surpris de l’exactitude du missionnaire français, de la fidélité de ses peintures, de la précision qu’il apporte dans les moindres détails. Nous avons trouvé en lui un voyageur ayant beaucoup regardé, beaucoup vu et en témoignant avec une grande sincérité. Il est difficile d’admettre cette exactitude dans diverses parties de l’ouvrage, sans l’admettre pour l’œuvre entière. Aussi beaucoup de reproches adressés aux récits de Huc étaient-ils faits pour nous étonner. Revenu en France, j’ai examiné ces critiques une à une, j’ai cherché ce qu’elles avaient de vrai et de non fondé. Tout bien considéré, il m’a semblé qu’on n’avait pas encore rendu au Père Huc la justice qui lui était due. Je ne cherche pas ici à imposer une opinion qui nous est peut-être personnelle ; mais notre dernier voyage nous donnant, plus qu’à d’autres, le droit de parler de celui du missionnaire, j’ai cru pouvoir soumettre mes observations au lecteur. Je lui demanderai seulement de vouloir bien me suivre avec attention dans un sujet parfois un peu aride, et, ayant été indulgent dans la lecture, de rester impartial dans le jugement.
I
RÉALITÉ DU VOYAGE DE HUC
Prjevalsky a commencé par contester le fait même du voyage du missionnaire. Dans un banquet à Ourga, il affirme que le Père Huc n’a jamais été à Lhaça. A Fou-Ma-Fan dans l’Alachan, il dit au roi mogol que Huc et Gabet, missionnaires catholiques français, trompaient le monde en prétendant qu’ils avaient réellement réussi à pénétrer dans la ville de Lhaça et à y demeurer deux mois[5].
[5] Lettre du Père Dedekens, rapportant le témoignage de monseigneur de Vos, évêque des Ortous, simple missionnaire lors du passage du général russe.
Dans une lettre adressée au ministre de Russie à Pékin, datée de Dyn-Joan-In, dans l’Alachan, le 17 (29) juin 1873, il dit encore[6] :
[6] Proceeding of R. G. S. XVIII, page 82.
« Dans le Koukou Nor et dans le Dsaï-Dam, on se rappelle parfaitement la grande caravane dont Huc prétend avoir fait partie, et j’ai été un peu surpris que personne n’ait gardé le moindre souvenir des étrangers qu’elle comptait dans ses rangs. Huc affirme de plus qu’il a passé huit mois à Goumboum (il écrit Kounboun, mais ce devrait être Kounboum, comme on le verra plus bas)[7], et cependant j’ai vu beaucoup de lamas qui avaient habité ce temple depuis trente ou quarante ans, mais tous m’ont donné l’assurance formelle qu’il n’y avait jamais eu d’étrangers parmi eux. D’autre part cependant, à Ninghia et dans l’Alachan, on se souvenait parfaitement de la présence de deux Français vingt-cinq ans auparavant. »
[7] Je ne relève pas l’observation relative au nom de cette lamaserie : je reviendrai plus loin sur ce sujet. Notons aussi que le Père Huc ne dit pas être resté huit, mais seulement trois mois à Kounboum.