Cette première critique de Prjevalsky sur l’ensemble même du voyage se réfute facilement et c’est sans doute ce qui nous explique que le voyageur russe ne revienne pas sur ce point dans ses écrits postérieurs.

Le Russe semblait oublier alors que c’est grâce à leur déguisement et à leur connaissance du mogol que Huc et Gabet avaient pu se joindre à la grande caravane ; ils passaient pour des lamas. Il n’est donc pas étonnant qu’on n’ait pas gardé le souvenir de ces deux étrangers.

Depuis le passage de Prjevalsky, différents missionnaires belges ont été à Kounboum ; ils y ont même séjourné, ayant la facilité de causer en mogol avec les lamas.

« Nos missionnaires, m’écrit l’un d’eux, ont interrogé à Kounboum les lamas sur Huc et Gabet ; ces noms leur sont inconnus, mais ils se rappellent les deux lamas de l’Occident qui ont passé là quelques mois pour apprendre le thibétain. Mais, ajoute mon correspondant, il n’y a plus que quelques vieillards qui s’en souviennent[8]. »

[8] Lettre du Père Dedekens, ancien missionnaire belge au Kansou.

Nous avons encore le témoignage de Samdadchiemba, le domestique de Huc.

« J’ai parlé au domestique du Père Huc en 1881 à San-la-Ho, au pays des Ortous ; son vrai nom est Sandadchiubo (il vit encore à la ville mogole de Borrobalgassen aux Ortous). C’est un brave chrétien, et souvent les missionnaires belges l’ont questionné dans l’intention de lui arracher des contradictions ; jamais on n’a réussi à lui faire nier quoi que ce soit que Huc ait écrit, ou qu’il ait dit avoir vu à Lhaça ou en route : personne ne doute que le Mogol parle vrai ; quel intérêt aurait-il à défendre Huc mort, lui qui vit chez nous, missionnaires, aux frais de la mission ? » (Lettre du Père Dedekens.)

Dans le village d’El-Chi-San-Fou en Mongolie, Prjevalsky a lui-même rencontré Samdadchiemba : « Il nous a raconté plusieurs de ses aventures, dit le Russe, et décrit les différents endroits que traverse la route. » Ce passage, observe Yule[9], ne donne aucunement à entendre que les récits de Samdadchiemba ne fussent pas d’accord avec ceux de Huc.

[9] Mongolie et pays des Tangoutes, par Prjevalsky. — Introduction par Yule. — Note p. XVI.

Le témoignage de Samdadchiemba ferait-il défaut, que le récit même du Père Huc, précédé des lettres écrites de Macao par les Pères Huc et Gabet au supérieur des missions[10], suffirait à établir la réalité de son voyage. A le lire, on voit immédiatement que ce n’est pas et que ce ne peut être inventé. Il parle avec une simplicité, et je dirai même, si l’expression n’était pas prise quelquefois en mauvaise part, une naïveté, qui ne peuvent se rencontrer dans des œuvres créées ou écrites d’après des on-dit, ou les notes d’un auteur. Les descriptions sont si justes, si vivantes, si vraies, qu’on ne peut même les supposer faites d’imagination. Le Père Huc a parfois vu avec les yeux d’un Méridional, mais il a bien vu et surtout a bien dit ce qu’il a vu.