Déjà, en 1860, lorsqu’ils sont rejoints par leurs confrères de l’Inde, quatre Français se partagent la mission du Thibet.
Des écoles ont été fondées, des couvents établis avec des religieuses chinoises et une vraie colonie a été créée. Ces résultats étonnants sont dus surtout au zèle et au courage du P. Renou. Après un premier voyage en 1848, où Renou n’a pu s’avancer sur la grande route de Lhaça que jusqu’à Tsiamdo (Tcha-mou-to, en chinois), il repart en 1851, arrive au Yunnan, traverse Li-kiang et va s’établir pendant dix mois dans un couvent thibétain ; il s’est fait passer pour marchand chinois, s’instruit à la dérobée sur la langue du pays qu’il veut évangéliser, et note les mots qu’il apprend sur de petits morceaux de papier qu’il cache dans sa manche pour les recopier la nuit et les coudre ensuite dans son habit ; c’est ainsi qu’il compose les éléments du remarquable dictionnaire thibétain français que compléteront ses successeurs.
Deux années plus tard, il loue à un riche Thibétain pour 16 taels (130 francs) par an, la vallée de Bonga ; la location est faite à perpétuité, l’acte est selon les formes. Au point de vue géographique Bonga est bien situé, entre le Lou-tsé-kiang et le Lang-tsang-kiang, à quelques jours au sud de Kiang-ka, non loin à l’ouest d’Atentzé. La nouvelle colonie est à la porte du Thibet, du Setchuen et du Yunnam. Sa rapide prospérité justifie suffisamment le choix fait par le missionnaire : il a acquis une vallée couverte de forêts, ne produisant rien et abandonnée des indigènes, qui la fuient comme pestilentielle. Mais voici que sous la direction de M. Renou les arbres s’abattent, et avec eux la fièvre tombe ; la terre est fertilisée par l’incendie à la mode thibétaine ; des semences indigènes et des graines de France sont semées ; la récolte est excellente ; les villages voisins sont employés et trouvent leur profit à ce travail. Chaque année ajoute quelque nouveau succès. En 1856, la maison s’achève, c’est l’ère de prospérité. Mais à l’ombre du bonheur s’éveille la jalousie ; ce sentiment doit guider une première attaque en 1858. Le courageux pionnier qui est à la tête de la colonie échappe à peine à la mort. Mais ses plaintes trouvent un écho à Pékin. Les autorités thibétaines devront céder. En vain, les lamas de Lhaça ont-ils offert de l’argent à l’empereur en échange de son appui contre les hommes de la religion d’Occident. Le fils du soleil a d’autres préoccupations : à l’est de l’empire, ses troupes ont été mises en fuite, son palais livré aux flammes, et il a dû se soumettre aux conditions de Tien-tsin. La conclusion du traité est un évènement capital aux yeux des missionnaires.
Les termes de l’article 6 exigé par la France, ratifié par le Tsung-li-yamen, semble devoir leur assurer, de la part de la Chine, la liberté d’enseigner leur religion ; de la part de la légation française l’appui et la protection de la mère-patrie.
ARTICLE 6 DU TRAITÉ DE TIEN-TSIN
Vu un décret du 25 de la 1re lune, de la 26e année de Kouang-Su, avertissant le peuple chinois, soldats, plébéiens et autres :
Quiconque empêchera de prêcher l’Évangile, de donner des conférences religieuses, de bâtir des maisons, de célébrer des fêtes, devra être appréhendé et livré au mandarin du lieu ; de plus, les pertes subies pendant la persécution, églises, écoles, cimetières, rizières, terrains, maisons, greniers, etc., devront être réparées en nature ou en argent, livrées entre les mains de l’ambassadeur français à Pékin qui les fera remettre aux intéressés ; de plus, les missionnaires français pourront, dans chaque province, louer, acheter, bâtir à leur guise.
Le traité a été affiché à Lhaça. Des passeports signés par le baron Gros et le prince Kong sont donnés de Pékin aux Pères pour le Thibet. D’autres papiers leur sont remis par le vice-roi du Setchuen, pour que dans leur voyage tout secours nécessaire leur soit fourni par les autorités ; ils sont en règle. L’article 8 du traité qui s’applique aux simples voyageurs, et l’article 6 qui regarde leur qualité de missionnaires leur donnant libre passage, ils n’ont qu’à se mettre en route pour la ville sainte.
Pour qui n’a pas eu affaire aux Chinois, il semble que rien ne doive s’opposer à la réussite du voyage entrepris par les Pères. Et pourtant, cet excès de précautions, cette abondance de permissions, cette aide empressée de la part des autorités, ne sont pas de bonne augure.
L’évènement doit justifier les appréhensions des voyageurs.
Les missionnaires sont arrêtés en route à une vingtaine de jours de Lhaça dans cette même ville de Tsiamdo que Renou n’a pu dépasser. « Le nommé Thou, évêque français, chassé par les mandarins de la terre des herbes » (ainsi porte le passeport de retour, délivré à Tsiamdo à Mgr Demazures), retourne à Pékin. Le chargé d’affaires français lui promet alors, par un acte authentique, la possession à perpétuité de la vallée de Bonga, le libre exercice de la religion chrétienne au Thibet, et la liberté de s’établir à Lhaça.
La vallée de Bonga devient propriété nationale, le drapeau tricolore va flotter sur la maison des missionnaires et l’impératrice Eugénie prend sous sa protection la colonie naissante.