Il me gardait jalousement, mais avec égards. Que je ne fusse point folle, il le savait bien; mais il savait encore mieux que ma pension était d'un prix très rémunérateur. L'idée de me perdre lui était extrêmement désagréable. Il s'ingéniait à me conserver autant qu'à me plaire, et se persuadait sans peine que Lindenhof devait être, pour moi, un séjour enchanteur.
Si n'avaient été, à mes yeux, ses titres de médecin aliéniste et de geôlier, ses visites n'auraient eu rien de trop désagréable. Elles ne manquaient point de courtoisie.
Le Docteur Pierson prenait aisément l'air du dévouement et de la bonté. Il me fit part, du ton le plus sincèrement alarmé, de certains avis qu'il disait tenir de source sûre, et qu'il m'appartenait de prendre en considération, si je ne voulais le désoler: des bandits avaient résolu de m'attaquer en forêt, à l'improviste, et de me dépouiller des bijoux que je portais ordinairement. Certes, le Docteur Pierson ne contestait pas que le comte eût pu m'écrire. Toutefois, la lettre saisie par ma «Demoiselle de compagnie» n'était pas ce que j'imaginais sans doute. Elle semblait apocryphe et fort inquiétante par son mystère même. On ne pouvait me la montrer, parce qu'il appartenait d'abord à la justice de la connaître. Je serais sage de remettre celle que j'avais gardée. Elle émanait assurément de cette bande qui préparait un attentat où je pouvais être volée et assassinée.
Effrayée de l'entendre, déprimée, d'ailleurs, par l'existence qui m'était faite, je me laissai convaincre. Je ne voulus pas sortir. Pendant plusieurs jours, je vécus angoissée, oppressée, incertaine. Le sommeil me fuyait. A la réflexion, je ne savais plus que croire et que penser. Supplice ajouté au supplice.
On ne peut concevoir la résistance qu'il faut pour conserver une certaine lucidité, quand on vit, pendant des années, dans le voisinage des aliénés. La hantise est telle que, si l'on n'a point la force de s'abstraire du milieu, on succombe, forcément.
Mais Dieu me permettait de m'évader sans cesse, en esprit, et de rejoindre le sauveur espéré. Je finis donc par me reprendre, et redemandai à sortir. On ne put s'y refuser.
Cependant, je restais impressionnée. Je n'osais me faire conduire aussi loin dans la forêt qu'auparavant. Et si j'apercevais un cycliste ou plusieurs, je m'effrayais, sans rien dire.
Venaient-ils pour m'attaquer? Venaient-ils pour me délivrer?
O Imagination! C'étaient de bonnes gens qui allaient tranquillement à leurs affaires.
Mon médecin professeur n'avait pas oublié sa promesse. Son intervention obtint l'effet désiré. Il fut décrété que j'irais aux eaux de Bad-Elster, en Bavière. C'est dans la montagne, à un quart d'heure, en voiture, de la frontière autrichienne. Si je m'échappais de Charybde, je tomberais en Scylla!