Je faillis m'appuyer au chambranle d'une porte, incapable soudain d'avancer. Je pus heureusement surmonter ce trouble. Mes deux Cerbères ne s'aperçurent de rien.
Le lendemain, à l'heure du dîner, j'arrive, toujours escortée de mes deux inséparables, le Docteur et la suivante. Le «Kellner» qui, habituellement, nous servait, était un peu en retard et achevait de disposer le couvert. D'ordinaire, il n'osait me regarder qu'avec discrétion. Je m'aperçois que ses yeux me parlent. En même temps, sa main passe et repasse sur la nappe, près de ma place. Il efface un pli, il tapote le linge, il n'en finit pas. Je m'assieds et, au bout d'un moment, j'effleure, d'un geste négligent, l'endroit que le garçon semblait indiquer: je sens craquer un papier sous la nappe…
Mes deux gardiens parlaient de Wagner; ils égrenaient des lieux communs laudatifs. Ils purent me voir approuver d'un gracieux sourire leurs banalités. Ils redoublèrent d'éloquence, tout à leur sujet. J'en profitai pour saisir et faire disparaître une lettre habilement placée à portée de ma main, entre la nappe et le bois, au bord de la table, près de moi.
Je lus cette lettre, je la dévorai, dès que je pus être seule, dans ma chambre. Elle était bien de qui je pensais! Elle m'annonçait la délivrance prochaine. Elle me donnait des explications sur ce qui s'était fait, et ce qui allait se faire pour que j'échappe à ma longue torture. Je devais répondre par la même voie. Je pouvais compter sur le «Kellner».
C'est ainsi qu'une correspondance quotidienne s'établit entre le Comte et moi. Je sus bientôt, en détail, quelles mesures je devais prendre, quelle attitude garder, quels préparatifs effectuer et de qui j'avais à craindre ou à espérer.
Le gardien de nuit était gagné à mon évasion. Ce brave homme, comme le «Kellner», risquait gros à ce jeu. On ne saura jamais tous les dévouements qu'a suscités, que suscite encore l'affreuse persécution dont j'ai été victime.
J'eus enfin le billet avidement attendu: celui qui me disait: «Ce sera pour demain.»
Pour demain! Demain! Je n'avais plus qu'un jour à attendre, et je serais libre… C'était en août 1904. Depuis sept ans, j'avais perdu ma liberté; je vivais dans le voisinage immédiat des fous, traitée en folle.
Une pensée me glaça d'effroi: le Comte allait sans doute surgir, se montrer. Or, récemment, ma «demoiselle de compagnie», exhibant un revolver, m'avait froidement prévenue que, pour sa part, elle avait l'ordre—de qui?—de tirer sur mon sauveur.
Jamais ma prière ne fut plus ardente. Puis, rassérénée, confiante, je fus toute à mes préparatifs.