J'avais besoin de quelques heures pour ranger mes papiers, détruire des lettres, disposer ce que j'emporterais. Comment faire tout cela sans éveiller des soupçons?
Je m'avisai de déclarer qu'au lieu de sortir, l'après-midi, je me laverais la tête. Ce soin, auquel je procédais souvent moi-même, me laisserait le loisir de rester chez moi en séchoir, sans que la «demoiselle de compagnie», infatigable espionne, pût s'alarmer. La femme de chambre disposa donc tout ce qu'il fallait, puis, seule, je fis dans mon appartement un grand bruit d'eau. Mais j'eus bien soin de garder mes cheveux secs, de crainte de quelque rhume ou névralgie qui serait venu intempestivement diminuer les bonnes conditions où il fallait que je fusse.
La tête enveloppée, je pris les mesures nécessaires, sans être dérangée. Puis, le soir venu, reposée, rafraîchie, à m'entendre, par l'opportune lotion de l'après-midi, je me rendis au théâtre, avec mon habituelle escorte.
De toutes les pièces que j'ai pu entendre, aucune ne m'a laissé moins de souvenir que celle dont le petit théâtre de Bad-Elster régalait, ce soir-là, son honnête auditoire. J'étais, par la pensée, à ce qui allait suivre, et je me disais:
—Advienne que pourra, si la vie est en jeu, jouons la vie!
Le spectacle achevé, je revins à mon hôtel sans rien laisser paraître de mon agitation intérieure. Le docteur et la suivante furent aimablement congédiés au seuil de ma chambre, et ma dernière phrase put ajouter à leur tranquillité:
—Nous devons aller au tennis demain un peu tôt, dis-je. Je sens que je passerai une bonne nuit. Retardons d'une heure notre partie.»
Comment douter, là-dessus, que j'allais bien sagement m'abandonner au sommeil? Au surplus, chaque soir, mes chaussures et mes vêtements m'étaient enlevés, et si je n'étais pas enfermée dans ma chambre, quoiqu'on y eût pensé—à mon arrivée, les serrures avaient été renouvelées, à cette intention,—le veilleur de nuit ne devait pas perdre de vue mon appartement, et des sentinelles entouraient l'hôtel.
Mais le veilleur était gagné à ma cause, et, quant aux sentinelles, je verrais bien ce qu'il en serait! Je craignais beaucoup plus ma «demoiselle de compagnie», logée à côté de moi, fine d'oreille, et toujours sur le qui-vive.
Et puis, j'avais dans ma chambre mon chien de prédilection, le bon, le fidèle «Kiki». Qu'en ferais-je? Comment accepterait-il ma fuite? Il aboyait pour une mouche. L'heure venue d'agir, je voyais le chemin se hérisser d'obstacles.