Restait à atteindre la voiture postée, pour nous, à quelque distance. C'était un landau à deux chevaux, équipage local qui pouvait passer inaperçu. Tout autre, inconnu au pays, eût pu être signalé.
Catastrophe! La voiture n'était pas où elle aurait dû être. Nous eûmes un moment de désespoir. Quelle nuit! Quels instants! Tout cela, fiévreusement sous des arbres que traversaient les rayons de la lune et que les jeux d'ombre et de lumière peuplaient de fantômes effrayants. Enfin, quelqu'un des gens gagnés à mon évasion nous rejoignit et nous mena vers le landau. J'y montai. Il partit. Mais ses chevaux fatigués allaient lentement. Soudain, en plein bois, l'équipage s'arrête. Le cocher confesse qu'il s'est égaré et ne connaît plus son chemin.
Il nous fallait arriver à un endroit appelé «les Trois Pierres», délimitation de trois royaumes. La Bavière, la Saxe et l'Autriche s'y rencontrent.
Le cocher tournait le dos à la bonne direction, et revenait vers Bad-Elster, alors que nous voulions gagner la petite station de Hof, et monter dans le train de Berlin.
Nous eûmes la chance d'être tirés d'angoisse par deux de nos partisans, inquiets de ne pas nous voir arriver, et qui survinrent à propos.
Bref, nous parvînmes à Hof, et, quelques heures plus tard, nous étions dans la capitale de la Prusse.
Mon gendre et son impérial beau-frère ne s'en doutèrent pas, lorsque leur arriva la nouvelle de mon évasion. Le bruit fut énorme. Les choses avaient été si bien arrangées à Bad-Elster; les braves gens y étaient si sincèrement pour moi, que les polices allemande et autrichienne en furent pour leurs frais de recherches. Je m'étais évanouie, dissipée en vapeur comme un farfadet. Du comte lui-même on ne retrouvait plus trace.
Cependant, à Berlin, hôtes secrets d'un député socialiste, le Docteur Sudekum, qui se fit le généreux défenseur de ma cause, nous attendions une accalmie dans la tempête, pour gagner un sol hospitalier.
Tout examiné, nous résolûmes d'aller en automobile jusqu'à une gare où s'arrêterait le Nord-Express, et de partir pour la France par ce train de luxe, en traversant la Belgique.
Passons sur une alerte à l'hôtel, à Magdebourg, où j'aurais été reconnue et dénoncée, si je n'avais appelé le Docteur Sudekum mon mari! Nous parûmes subitement très unis, et il fut évident qu'un célèbre socialiste allemand ne pouvait avoir pour épouse une fille de Roi.