Enfin, je pus monter en sleeping et, par bonheur, être seule dans mon compartiment. Le train roulait à travers l'Allemagne. Le Comte veillait sur moi, dans le même wagon, et se tenait le plus possible dans le couloir. Les heures passèrent. J'entendis crier: «Herbesthal!»

J'allais entrer en Belgique, j'allais revoir ma patrie sans oser m'y arrêter. Hélas! le Roi était du côté du Prince de Cobourg… J'osais à peine m'approcher de la fenêtre. Je tremblais. La douane belge passait dans les wagons.

On heurte à la porte de mon compartiment et, derrière le conducteur, les douaniers parurent. Mais on leur répondit pour moi. Ils se retirèrent confiants.

O ironie de la banale question:

—Vous n'avez rien à déclarer?

Que n'avais-je, au contraire, à déclarer, fille aînée du grand Roi de ces braves gens qui ne me reconnaissaient pas! J'aurais voulu crier jusqu'au palais de Laeken la cruelle injustice du sort qui faisait de moi, partout, une victime et une exilée!

J'étais toute à ces pensées lorsque passa un vieux contrôleur de chemins de fer belges. Celui-ci ne fit pas comme les douaniers. Il me dévisagea, et je vis qu'il démêlait sur-le-champ qui j'étais.

Le Comte, en observation dans le corridor, eut comme moi la certitude que j'étais reconnue. Il suivit le contrôleur. Cet homme le regarda, lut son anxiété sur ses traits, et, l'identifiant aussi, sans doute, par les portraits publiés dans les journaux, il s'arrêta, puis, bonnement:

—C'est notre Princesse, n'est-ce pas?… N'ayez donc pas peur! Personne ici ne la trahira.

Je n'ai jamais su le nom de ce fidèle et bon compatriote. S'il vit encore, puisse-t-il apprendre, par ces lignes, que ma gratitude est allée vers lui bien des fois.