La reconnaissance, disait Jules Sandeau, est comme ces liqueurs d'Orient qui se conservent dans des vases d'or et qui s'aigrissent dans des vases de plomb.

Il y a peu de vases d'or parmi les hommes. On sait même des vases pleins à déborder de ce précieux métal, et qui ne sont que du plomb. Le contenu ne fait pas le contenant.

Le livre que je voudrais voir diffuser est un fort volume relié en carton vert, imprimé à Bruxelles sous ce titre: «Succession de Sa Majesté Léopold II.—Documents produits par l'Etat Belge.»

Un des plus notables jurisconsultes de France m'a écrit, parlant de ce recueil:

«C'est un trésor énorme, une mine inépuisable. Un jour ou l'autre, les amis du Droit, jeunes et vieux, de quelque pays qu'ils soient, publieront des thèses, des ouvrages, inspirés des documents de la Succession du roi Léopold II. Ils sont sans prix. On y trouve un passionnant roman d'affaires, de magnifiques conceptions, d'étonnants modèles de contrats, de statuts et de substitutions de personnes, enfin un merveilleux débat juridique où la morale et l'amoralité sont aux prises. Le tout aboutit à un jugement fantastique, précédé et suivi de transactions stupéfiantes.

«On croit ce procès fini. Il recommencera et durera cent ans peut-être, sous des formes et dans des conditions que nous ne pouvons prévoir. Il est impossible que le défi porté par la justice belge au droit naturel reste sans appel et sans sanction.»

Si, comme on le verra tout à l'heure, il est incontestable que le Roi a libéralement transmis à la Belgique l'Etat du Congo formé, à l'origine, de ses deniers et de ses soins, la simple raison ne saurait admettre qu'un tel don ait pu se faire sans obliger la Belgique à l'égard de la famille du Souverain et, premièrement, de ses enfants.

Que le donateur ait voulu exclure ses filles de sa fortune réelle, c'est non moins incontestable, mais qu'il l'ait pu, en Droit, ce n'est pas, ce ne sera jamais admis par l'équité. On se heurte à un principe sacré qui est la base même de la continuité familiale.

Je citais tout à l'heure l'opinion d'un jurisconsulte. Ses confrères qui lisent ceci le savent: je pourrais en citer mille.

Il a suffi, pourtant, d'un seul fonctionnaire de la justice belge, assez puissant pour obtenir, «au nom de la raison d'Etat», un jugement sacrilège.