A la veille de l'arrêt qui devait marquer dans ma personne la défaite de la légalité, un de mes avocats se croyait si certain du succès qu'il télégraphiait à un autre de mes Conseils, dont les avis avaient été précieux, ses «félicitations anticipées». Comment douter? Le procureur royal, véritable légiste, avait conclu en ma faveur. C'était un honnête homme. Il a sauvé, ce jour-là, l'honneur de la justice belge.
Mon principal avocat belge était si convaincu de ne pas être battu qu'il s'était opposé à une transaction, possible peut-être, et j'y étais prête. Car, moi qui me suis vue, tant de fois, partie, devant les tribunaux, j'ai horreur des procès. Là comme ailleurs, j'ai été prise et entraînée dans un engrenage fatal. Il serait facile de le démontrer. Mais l'intérêt n'est pas là. Il est dans l'extraordinaire débat que j'ai dû soutenir, presque seule, dans le procès de la Succession du Roi.
Ma sœur Clémentine qui, peut-être n'a pas assez lu Hippolyte Taine, cédant à des illusions dynastiques a, sans hésiter, fait le sacrifice de ses revendications. Elle a accepté de l'Etat belge ce qu'il lui a plu de lui offrir. Elle n'a pas considéré qu'elle devait s'unir à ses sœurs. La devise de la Belgique est «l'union fait la force». Cette devise n'est pas celle de toutes les familles belges.
Ma sœur Stéphanie a été avec moi, puis s'est retirée, puis est revenue, puis est repartie…
J'ai pu m'obstiner dans l'erreur, on est libre de le penser; j'ai su, du moins, ce que je voulais. Ma sœur cadette en a paru moins assurée. C'est son affaire. Il n'a pas tenu à moi que ma cause ne fût toujours la sienne, en étant celle du Droit.
Car je supplie qu'on en soit persuadé: je n'ai lutté que pour la légalité. Personne ne peut préjuger de ce que j'aurais fait, gagnante.
Jamais il n'a été dans mon intention, à propos du Congo, de prétendre que mes sœurs et moi, nous pouvions passer outre aux volontés du Roi et aux lois votées en Belgique pour l'adjonction de la colonie. Mais, entre la prise en considération de certains faits et l'acceptation totale d'une exhérédation contre nature et illégale, il y a un espace que pouvait, que devait remplir une honorable transaction.
L'Etat belge avait un geste à faire, qu'il a timidement esquissé. Mon principal avocat n'a pas jugé cela suffisant. Le peuple belge, livré à lui-même, eût su mieux faire, comme il eût su noblement honorer la mémoire de Léopold II, s'il ne s'en était pas remis à ceux qui, jusqu'à ce jour, ont manqué à ce devoir, d'un cœur léger.
Supposons que la Belgique soit une personne vivante, douée d'honneur et de raison, soucieuse du jugement de l'Histoire et de l'estime universelle, maîtresse du milliard congolais et des autres milliards en puissance dans ce trésor colonial, se croirait-elle dégagée de toute obligation vis-à-vis des enfants malheureux du donateur de ces biens?
Assurément non.