On me dit qu'au lieu de me plaindre, je pourrais continuer de me défendre, et qu'il ne sert à rien de gémir sur l'injustice des hommes.

Je n'ignore pas qu'il suffirait que, demain, j'attaque devant la justice française la Société des Sites, et les biens français que, par personnes interposées, le Roi a fait passer à la Belgique, pour qu'une justice, qui est une justice, condamne une société fictive, n'en déplaise au notaire parisien et aux serviteurs de ma famille, qui prêtèrent leur nom en la circonstance. La loi est la loi pour tout le monde, en France, et, lorsque la Société des Sites fut fondée à Paris, elle le fut au mépris le plus criant de la légalité française.

Je n'ignore pas non plus que la loi allemande condamnerait ce qui s'est fait, entre l'Etat belge et les administrateurs de Niederfullbach, si j'attaquais ceux-ci devant la justice germanique, ainsi que je pourrais le faire. Les deux Allemands qui comptaient au nombre de ces administrateurs ont tellement senti le danger qu'ils couraient, ayant leurs biens et leur situation en Allemagne, qu'en prévision de revendications périlleuses pour eux, ils se sont fait couvrir par l'Etat belge, dans «l'arrangement» qu'ils acceptèrent, et qui dépouilla mes sœurs et moi de sommes considérables.

Je n'ignore pas, enfin, que la donation royale de 1901 est attaquable, même en Belgique, en se basant sur la matérialité de l'erreur commise sur la question de la quotité disponible.

Mais, en vérité, il m'est pénible de réfléchir à cela, et d'entrer dans des détails de ce genre. Je les donne seulement pour que l'on sache que j'ai résisté et que je résiste encore à mes Conseils, assurant que, si je n'ai pas trouvé de justice en Belgique, j'en trouverai ailleurs.

A dire vrai, j'ai cruellement souffert, et je souffre cruellement des débats auxquels j'ai été entraînée.

Lorsque je relis, parfois, les plaidoiries des avocats de grand talent, qui me défendirent ou qui m'attaquèrent, lors du procès de la Succession du Roi, une sorte de vertige me prend. Devant tant de mots, de raisons pour et contre, je sens bien qu'ici-bas, on peut tout attendre des hommes, sauf l'équité.

Bien plus, c'est une stupeur pour moi, de penser que trois de mes avocats sont ministres ou viennent de l'être, quand j'écris ces pages. Je n'ai qu'à reprendre leurs plaidoiries pour entendre le cri de leur conscience proclamer mon droit, accuser l'Etat, qu'ils incarnent aujourd'hui, de collusion, de fraude, en un mot, d'inqualifiables procédés.

Ils ne se souviennent donc pas de ce qu'ils dirent, écrivirent, publièrent? Je prête en vain l'oreille de leur côté… Rien, plus un mot. Je suis morte pour eux.

Je suis malheureuse. Ils le savent, et ils se taisent.