Pas un n'a une pensée, un souvenir pour moi, qui leur ai fait confiance. Ils sont au Pouvoir, et je suis dans la misère; ils sont dans leur patrie, et je suis exilée; ils sont des hommes, et je suis une femme. O pauvreté de l'âme humaine!
Je songe encore à tout ce qui a été dit et écrit contre moi, dans le pays qui m'a vue naître, et pour lequel j'ai été sacrifiée. Que d'erreurs! Que d'exagérations, de passions, de partis pris, d'ignorances! Et pourtant, pris individuellement, ceux qui médisent, ceux qui attaquent sont de braves gens, de bonnes gens. Et ils déchirent des cœurs! Ne savent-ils donc ce qu'ils font?
La Belgique n'a-t-elle donc point de conscience? Si grande aujourd'hui devant le monde entier, se peut-il qu'elle s'expose à la diminution morale, dont la menace l'Histoire, examinant de près le Procès de la Succession du Roi, et ses suites pour moi? Peut-elle posséder en paix ce qui fut injustement acquis par elle? A tout le moins, trop âprement saisi.
L'Histoire trouvera, comme je les retrouve, entre autres paroles ineffaçables, le discours que prononça, au Sénat, M. de Lantsheere, Ministre d'Etat, à propos de la donation royale de 1901, dont, d'abord, instinctivement, tout ce qu'il y avait de meilleur dans l'âme belge sentait l'inacceptable.
Ces paroles, je les reproduis ici en finissant, et je les livre aux méditations des honnêtes gens.
Voici comment parla M. de Lantsheere, au Sénat belge, le 3 décembre 1901, pour combattre l'acceptation par la Chambre des Représentants, de la donation du Congo, et de tout ce qui, au privé, avait pu enrichir le Roi:
«J'entends demeurer fidèle à un principe dont le Roi Léopold Ier ne s'est jamais départi, et que j'ai défendu, il y a vingt-six ans, avec M. Malou, avec M. Beernaert et avec M. Delcour, membres du Cabinet, dont j'avais l'honneur de faire partie, avec MM. Hubert Dolez, d'Anethan et Nothomb, principe que d'autres avant moi, comme d'autres après moi, ont défendu également. Ce principe, qu'il était réservé au projet de loi actuel de déserter pour la première fois, peut se formuler en deux mots: «Le Droit commun est l'indispensable appui du patrimoine royal»… Le projet froisse la justice… Deux des princesses royales se sont mariées. De ces mariages sont nés des enfants. Voilà des familles constituées. Ces enfants se sont mariés à leur tour et ont constitué de nouvelles familles. Ces familles ont pu très légitimement compter que rien ne viendrait restreindre, à leur détriment, la part héréditaire légitime, que le Code déclare indisponible, au profit des descendants… Si, par une aberration dont vous donneriez le premier exemple… vous ne respectez pas les pactes sur lesquels se sont fondées les familles, il n'y aura qu'une voix en Belgique pour maudire ces domaines qui auront enrichi la nation des dépouilles des enfants du Roi… Ne pensez-vous pas qu'il soit mauvais que la Royauté puisse être exposée au soupçon de vouloir, sous le couvert décevant d'une grande libéralité au pays, se ménager les moyens, sinon d'exhéréder ses descendants, du moins de les dépouiller au delà de ce que permettent non seulement les lois, mais aussi la raison et l'équité? Je me permets de croire que ceux-là servent mieux les intérêts vrais de la royauté qui demandent qu'elle demeure soumise aux lois et respectueuse du droit commun, que ceux qui lui font le présent funeste d'une autorité sans limites. J'ignore évidemment si jamais ces arrière-pensées pénétreront dans l'esprit de Sa Majesté; vous ignorez si elles n'y entreront point; mais je sais que les volontés de l'homme sont changeantes et que les lois sont faites pour demeurer au-dessus de leurs atteintes… S'il doit se faire que, au moment du décès du Roi, le disponible était entamé, vous n'auriez pas le courage de porter la main sur ce patrimoine; pourquoi vous forger des armes dont, le moment venu, vous rougiriez de vous servir? Ainsi se révèle, une fois de plus, Messieurs, l'inutilité du projet, en même temps que son caractère profondément odieux autant que dangereux… c'est une monstruosité juridique… Il ne se trouvera pas… dans tout le royaume de Belgique, si pauvre fille qui n'ait dans la succession de son père des droits plus étendus que n'en auront les filles du Roi dans la succession de leur père…»
XIX
LA GUERRE ET LES ÉPREUVES QUE J'AI TRAVERSÉES
La guerre m'a surprise à Vienne. Jusqu'aux premières hostilités, je n'ai pu me résoudre à y croire. L'idée que l'Empereur François-Joseph, un pied dans la tombe, pût se lancer sur les champs de bataille, après y avoir été toujours battu, me paraissait folle. Il est vrai qu'une camarilla aux ordres de Berlin jouait de lui, très affaibli. Mais que Berlin voulût réellement une guerre qui ne pouvait manquer d'entraîner une conflagration générale, pleine d'inconnues terribles, me semblait encore plus insensé.