Le vertige meurtrier l'emporta cependant. J'ai eu conscience d'une mystérieuse fatalité qui affolait Berlin et Vienne.
Je me demandais ce que j'allais faire. Je n'eus pas l'embarras des solutions.
Si, pour certains de mes compatriotes de Bruxelles, j'ai le malheur de n'avoir pas recouvré ma nationalité belge, en dépit du bon sens et de la volonté du Roi mon père,—nouveau déni de justice et d'humanité contre lequel je ne saurais trop protester!—j'ai été, dès le premier jour de guerre, «sujette ennemie» pour la cour de Vienne, trop heureuse de trouver une occasion de se distinguer encore à mon égard.
On m'invita à sortir au plus vite du territoire de la double monarchie. Le Président de Police vint, en personne, me signifier cet arrêt. Ce haut fonctionnaire sut, d'ailleurs, être courtois, mais l'ordre était précis, formel.
Je partis vers la Belgique. Les événements m'arrêtèrent à Munich. L'armée allemande barrait la route, et ma patrie allait connaître les horreurs dont la Prusse porte la responsabilité initiale.
Jusqu'au 25 août 1916, j'ai pu vivre dans la capitale de la Bavière, considérée comme Princesse belge, sans avoir trop à souffrir des rigueurs auxquelles les circonstances m'exposaient. D'elle-même, l'autorité bavaroise se montrait indulgente. On tolérait que je garde une femme de chambre française, depuis longtemps à mon service. Le Comte, fidèle chevalier dont le voisinage met dans ma vie d'épreuves la consolation et la force du seul appui qui ne m'a jamais manqué, pouvait rester dans mon entourage.
Mais les victoires allemandes persuadaient mes infatigables ennemis que j'allais être à leur merci. Ils agissaient en conséquence.
Je suis fière de l'écrire: le malheur de la Belgique faisait mon propre malheur. Elle était opprimée; je l'étais aussi; elle perdait tout, je perdais la totalité de ce que je pouvais en attendre.
De jour en jour, mes ressources se restreignaient et, autour de moi, l'atmosphère, d'abord pitoyable, se faisait hostile. Je prenais inutilement soin de ne pas attirer l'attention et de me soumettre aux exigences de ma délicate situation. Les tracasseries, les aigreurs commençaient quand même.
Mon gendre, le Duc Gunther de Schleswig-Holstein, n'ignorait rien,—et pour cause!—des difficultés que j'avais à surmonter. Il ne tarda pas à laisser voir qu'il escomptait que j'accepterais d'être mise en tutelle, et réduite à recevoir de lui mon dernier morceau de pain.