Je ne veux pas m'étendre sur les actes d'un homme qui n'est plus. Si je publiais les textes et papiers judiciaires que j'ai conservés, j'ajouterais aux tristesses de ma malheureuse fille. Je dois, pourtant, à la vérité, de dire sommairement ce qui s'est passé. Rien ne montre mieux la continuité de la trame dans laquelle mon existence s'est vue prise, à partir du jour où, pour les miens, j'ai été une fortune qui leur échappait.
Le duc Gunther de Schleswig-Holstein, aussitôt que l'Allemagne s'est crue maîtresse de la Belgique, s'est occupé de ce qui pouvait rester de ma part de la succession du Roi. Il y avait, notamment, en banque, un peu plus de quatre millions et demi destinés, comme on le sait, au règlement de mes créanciers par le tribunal arbitral constitué à la veille de la guerre à cette intention.
Cette somme a été l'objet de la sollicitude de mon gendre. Je laisse à d'autres le soin de dire ses espérances sur elle, et ses efforts pour qu'une destinée différente de celle que j'avais consentie lui fût assurée.
Au demeurant, ces quatre millions et demi n'étaient qu'une bien faible recette, en comparaison de ce que le passé avait promis. Ma chère Patrie peut se réjouir,—et je m'en réjouis avec elle,—d'avoir échappé, par la victoire de l'Entente, à une révision du Procès de la Succession royale. Elle eût été, sans doute, en dehors des règles du Droit et de l'humaine équité, au moins autant que l'arrêt rendu.
Que n'eût-on pas fait en mon nom, à la faveur du triomphe définitif des armes de l'Allemagne, après que, réduite par la faim, à Munich, à signer les renoncements que l'on m'arracha, j'avais, un moment, perdu ma personnalité et abandonné mes droits et pouvoirs à mes enfants.
Ils se voyaient ainsi en mesure de revendiquer ce qui fut détourné de l'héritage du Roi ou injustement refusé. Ils avaient, en outre, la certitude de recevoir les trente millions environ que représenterait, aujourd'hui, ma part de l'héritage de S. M. l'Impératrice Charlotte, si mon infortunée tante cédait au poids des ans.
Mes enfants, dès l'heure où l'affreuse pénurie que j'ai connue pendant la guerre n'a plus été ignorée d'eux, n'ont poursuivi qu'un but sans me voir, sans m'approcher, et seulement à l'aide d'intermédiaires à gages: me faire signer des renoncements.
Pour en finir avec les manœuvres des hommes de proie délégués à l'assaut de ma liberté et de mes droits, aussitôt que j'eus le malheur de solliciter l'aide de mes enfants, je dois mentionner que, me ressaisissant un peu plus tard, j'en ai appelé devant la justice, à Munich. Elle a infirmé les renonciations arrachées à ma misère et à mon égarement des jours sans foyer et sans pain.
Pendant la guerre, je suis arrivée, en effet, à ne plus savoir où je dormirais le soir, et si je dînerais le lendemain.
Je l'écris sans rougir, forte du jugement de ma conscience.