Je n'ai fait de mal à personne; j'ai souffert en silence. Je parle aujourd'hui, apportant un témoignage dans un drame privé qui touche à l'Histoire contemporaine; je parle avec la netteté de la franchise, mais sans haine. La méchanceté diminue. La misère ne m'a pas diminuée. Fille de Roi j'étais, fille de Roi je suis restée. J'ai imploré: c'était pour mes femmes plus que pour moi-même. Je voyais pâlir et pleurer les créatures dévouées qui, dans mon malheur, étaient tout mon soutien.
Le Comte avait dû quitter Munich. Brusquement, au matin du 25 août 1916, des policiers envahirent sa chambre. On le mit en prison, puis il fut conduit jusqu'en Hongrie où on l'interna près de Budapesth. Il était Croate. On le tint pour sujet de l'Entente, donc ennemi, bien avant la défaite qui devait unir la Croatie à la Serbie. La justice humaine n'est qu'un mot!
Ce même 25 août, Olga, ma principale suivante, une Autrichienne d'un inappréciable et ancien attachement, fut aussi arrêtée. On dut la relâcher. Mais j'avais compris: l'ordre était venu, de haut, de faire le vide autour de moi. Je pressentis ce qui allait suivre.
Ma femme de chambre française, dont les soins m'étaient précieux, fut internée. Si ma fidèle Olga n'était revenue de la prison où l'on ne put trouver le moyen de la retenir, je me serais vue complètement isolée.
Bientôt, je ne sus comment faire pour subvenir aux besoins quotidiens. Mes derniers bijoux étaient vendus. J'avais beau être pauvre, de plus pauvres que moi, ou croyant l'être, m'imploraient!
Que décider? Que tenter? Par ma fille, n'arriverais-je pas à toucher le Duc de Holstein? Il se dérobait impitoyablement. Cela se passait en juillet 1917.
La Providence mit alors sur mon pénible chemin un honorable professeur, d'origine suisse, que ma situation révolta.
Il s'offrit généreusement à me faciliter un voyage en Silésie, où ma fille se trouvait dans un des châteaux qui lui appartenaient. Ce château est non loin de Breslau. Je partis avec Olga, dans l'espoir de parvenir jusqu'au sang de mon sang, et d'obtenir un abri temporaire.
Arrivée à mon but, j'essayai vainement d'être reçue, écoutée, secourue…
Je dus échouer dans un petit village de la montagne silésienne où, bientôt, mes derniers marks disparurent. Le Comte avait pu trouver le moyen de m'envoyer quelques subsides. Subitement, la poste allemande les retint et lui retourna ses plis.