Il y a plus de quarante-cinq années que, dès mon mariage, le sort m'exila du pays qui m'a vue naître. Je n'y ai plus séjourné qu'en passant, et dans des circonstances souvent pénibles.

Eh bien! je reviendrais, les yeux fermés, du château de Laeken dans telle allée du parc; j'irais, de même, dans tel sentier de la forêt de Soignes et ailleurs. Il me semble que tout doit être encore à sa place, et tel que je l'ai connu.

Un chêne fut planté à Laeken, à la naissance de mon frère et de mes sœurs, comme à ma naissance. Je n'avais plus revu ces arbres votifs depuis de longues années, lorsque je revins en Belgique, pour quelques jours seulement, à la mort du Roi. Accompagnée du vieil ami de mon enfance, le gouverneur de mon frère, le général Donny, je fis une promenade à Laeken, et retrouvai—avec quels sentiments!—le petit jardin, jadis planté et cultivé par mon frère et moi, pieusement conservé. Pensée du Roi? Fidélité de serviteurs? Dans mon trouble, je ne pus questionner. Mes larmes seules parlaient.

Quand je fus devant nos chênes commémoratifs, je n'en vis que trois. On me dit alors que, par une émouvante coïncidence, celui qui marqua la venue de Léopold mourut jeune comme lui… Des autres, le mien était fort et dru. Celui de Stéphanie a eu le malheur de croître un peu de travers; celui de Clémentine est de forme normale.

Je n'ose dire que nos trois chênes sont l'image de notre destinée, selon notre vie intérieure, ignorée ou incomprise des hommes, et connue de la Nature confidente de Dieu. Mais ces trois chênes, et le quatrième, disparu de lui-même, m'ont troublée, le jour où je les ai revus.

Quels qu'ils soient, je les envie. Ils ont grandi, ils ont vécu, ils vivent sur le sol de mes morts, moins un, dont l'absence même est si expressive. Je voudrais les revoir encore et vivre, sinon dans leur voisinage, du moins à l'ombre de chênes poussés comme eux dans ma patrie.

Puissé-je y finir mes jours, et retrouver ma mère bien-aimée et ma vivante jeunesse dans les forêts, les campagnes, les villages où nous passâmes tant de fois ensemble. Elle m'en apprenait les secrets. C'est ainsi que se révélaient à moi la nature et la vie belge, l'univers et la société. La Reine aimait et me faisait aimer une terre héroïque dont l'histoire de la défense de ses libertés, au cours des âges, est peut-être la plus émouvante des Histoires.

Et j'y puisais l'ardeur de n'être jamais esclave.

Je sais que des bonnes gens de Belgique m'ont reproché, comme s'il y avait eu de ma faute, mon éloignement de notre commune patrie. Des témoins de ma jeunesse m'ont crue emportée dans un monde trop brillant, trop étranger, où j'oubliais la terre natale. Puis, les drames et les scandales où je fus traînée sur la claie de l'incompréhension et de la calomnie m'ont transformée en une coupable à laquelle ce n'était pas assez d'interdire de revoir sa mère mourante, en la retenant au fond d'une maison de fous. Elle méritait d'être rayée de la surface de la terre.

Ah! pauvre et misérable humanité, tellement portée au mal, que tu ne vois que lui dans chaque créature, quel était donc mon crime?