Je ne voulais, je ne pouvais plus vivre sous le toit conjugal. J'avais tenu bon longtemps, me sacrifiant, comme je le devais, à mes enfants, puis, ceux-ci grandis et l'horreur de la vie commune étant chaque jour plus forte, j'avais écouté l'homme unique, le chevalier d'idéal qui m'avait préservée des égarements auxquels j'étais résolue pour oublier et faire comme tant d'autres!

J'aurais pu, dans mon palais, ou ailleurs, être l'héroïne de discrètes et multiples aventures. C'eût été conforme au Code des plus hautes convenances, et Dieu sait que les occasions surabondaient. Je ne fus pas cette hypocrite, et j'eus aussitôt contre moi toutes celles qui l'étaient. Innombrable légion! J'eus aussi leurs confidents, irrités et déçus.

Alors, la diffamation entreprit son œuvre détestable. La persécution, se masquant de l'indignation du faux honneur, commença, implacable.

Un de ces plus cruels effets pour moi fut le siège que l'on fit de la Reine et du Roi et de l'opinion belge.

Est-ce possible? Je me suis trouvée exilée de ma patrie, emprisonnée, et condamnée à devenir folle, car tout fut tenté pour que je le devinsse!

C'est à vous, mère sainte, mère martyre, force morale sublime, que j'ai dû de résister. Vous m'aviez armée pour la lutte, en m'apprenant à ne jamais transiger avec les devoirs essentiels que vous m'aviez enseignés. J'y suis restée fidèle. Mais j'ai souffert affreusement, du jour où vous ne pouviez comprendre ma révolte. J'étais supprimée du monde. Toutes les apparences, habilement exploitées, se tournaient contre moi. On vous disait: «Elle est perdue, c'est une démente, les médecins l'ont déclaré!»

Quels médecins, Seigneur! On l'a su par la suite.

Ah! on envie les princesses. Qu'on les plaigne plutôt. J'en sais une pour laquelle il n'y a pas eu de justice ici-bas. On l'a mise hors du droit commun. La loi de tout le monde n'a été pour elle la loi, que lorsqu'on pouvait l'utiliser contre elle.

Oui, victime d'un abominable complot, dont l'inhumanité dépasse ce que la raison peut concevoir, je n'ai pu rentrer dans ma chère Belgique au moment où j'ai appris, en dépit de mes persécuteurs, que ma mère mourait à Spa; je n'ai pu recevoir sa dernière bénédiction; je n'ai pu suivre son cercueil…

Si je ne suis pas devenue folle alors, dans ma maison de fous, c'est que je ne devais pas, je ne pouvais pas le devenir. J'en tremble encore en y pensant.