François-Joseph refusa de me secourir et, du premier coup, m'abandonna, laissant mon mari libre d'agir à sa guise, parce qu'il avait à le ménager. Le Prince de Cobourg savait le secret de Mayerling et de la fin désespérée de Rodolphe. En outre, le Prince avait un frère, Ferdinand, placé à l'avant-garde du Nach Osten, en Bulgarie. Les Cobourg étaient une puissance. François-Joseph pliait devant elle. De deux maux, il choisissait le moindre, du point de vue de ses calculs, et c'est moi qu'il sacrifiait.
Je ne l'ai vu, je l'ai dit, en meilleure attitude que deux fois, dans tout cela. Le jour où je lui demandai le changement d'un gentilhomme de la Cour, attaché à ma personne et à celle de mon mari, et qui faisait cause commune avec l'Archiduc Victor, il me l'accorda sur-le-champ.
Plus tard, lorsque je suis entrée dans la voie d'une vie nouvelle, en vivant enfin d'un idéal supérieur, au mépris des plus sinistres épreuves et des plus affreuses calomnies, il est advenu que le Prince de Cobourg s'est vu en face d'un homme d'honneur prêt à lui rendre raison. Mon mari avait l'air de le dédaigner. L'Empereur s'est rappelé que l'uniforme de soldat était autre chose qu'un vêtement de parade. Il prescrivit au Prince de Cobourg de se battre. Il se battit.
Ce fut, je crois, la seule victoire militaire remportée par François-Joseph sur quelqu'un, et, pour le Prince, général autrichien, le seul combat où il ait jamais donné de sa personne.
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J'ai songé souvent que la Providence fit une grande grâce à l'Impératrice en ne la laissant pas vieillir, rivée au boulet qui entraînait l'Empire dans les profondeurs de la bêtise et de la férocité humaines.
Dirai-je que ma pensée va vers elle comme une prière? Ce fut aussi une martyre. Elle vient immédiatement après la Reine dans mes méditations quotidiennes.
La différence d'âge et de rang me tint, à mon vif regret, plus loin d'elle que je ne l'aurais voulu. Au moment où j'aurais pu l'approcher mieux, je me débattais dans ma vie princière, prise entre mes aspirations vers un idéal de salut et les vanités du monde. Si elle était l'Impératrice sereine, je paraissais une princesse tourmentée. J'avais cependant quelque chose de commun avec elle: l'amour de la nature et de la liberté et le goût de Henri Heine.
Sans avoir fait de cet écrivain ce que j'ai fait de Gœthe, la pensée par laquelle j'essaie de vivifier la mienne, j'ai eu de bonne heure, puis de plus en plus, en vieillissant, la connaissance et l'admiration du poète, philosophe fantaisiste et inspiré, Musset de Prusse et de Judée qui est, par excellence, l'homme d'esprit européen. Précurseur étonnant, Heine avait pris de la France et lui avait apporté un ensemble de dons desquels le mélange promet une race d'hommes affranchis des frontières, et mus par un même goût de l'éternelle beauté. Annonce de rapprochements que l'avenir verra peut-être.
Qu'il fût Juif, c'est possible. Les Apôtres aussi! Et je comprends le culte de l'Impératrice allant le voir à Hambourg, restant après sa mort en relations avec sa sœur et lui érigeant un monument à Corfou.