—Elle est là-bas, me dit-il sans préambule. Ah! si quelqu'un pouvait m'en délivrer!
Elle, c'était sa maîtresse au masque ardent. J'eus un regard vers la séductrice. Deux yeux brûlants nous fixaient. Un mot suffit à la dépeindre: une sultane impérieuse, et qui ne craint aucune favorite, tellement sa beauté pleine et triomphante, son œil noir et profond, son profil de camée, sa gorge de déesse, toute sa grâce sensuelle, sont sûrs de leur pouvoir.
Elle avait pris totalement Rodolphe et voulait qu'il l'épousât! Leur liaison durait depuis trois ans.
La famille d'où sortait Mary Vescera était d'origine grecque, famille bourgeoise avec quelques attaches de noblesse. Nombreuse et peu fortunée, elle bâtissait tout un avenir sur la faveur du prince héritier. Seule ne s'en souciait pas, peut-être, une sœur de l'idole, qui n'avait point la beauté physique en partage. Son mérite était d'un ordre moins périssable. Quand le drame de Mayerling emporta Rodolphe et son amante, la sœur de la morte disparut dans un couvent.
A la soirée du prince de Reuss, je fus frappée de l'énervement de mon beau-frère. C'était au début de la seconde quinzaine de janvier 1889. Je crus bon d'essayer de le calmer en lui disant, de la Vescera, un mot qui ne devait pas lui déplaire, et j'observai simplement:
—Elle est bien belle!
Puis je regardai ma sœur, autrement belle, et royalement parée, qui faisait son cercle… Mon cœur se serra. Tous trois étaient malheureux!
Rodolphe s'était éloigné sans me répondre. Un moment après, il revint et murmura:
—Je ne peux plus m'en détacher!
—Pars, dis-je alors, va en Egypte, aux Indes, en Australie. Voyage. Si tu es malade d'amour, tu te guériras.