Il avait seize ans lorsque je suis arrivée au palais Cobourg. Il était élégant et svelte; son visage, éclairé de deux yeux d'un bleu d'acier, avait la beauté de la jeunesse, avec quelque chose de bourbonien. Le feu de l'intelligence, l'enthousiasme et la curiosité de vivre l'animaient.
Il promettait d'être différent, de toute façon, de son frère aîné. Au moral, il paraissait riche des qualités du cadet, le charmant Auguste de Cobourg, mais elles n'aidèrent chez lui qu'à cette aisance distinguée qui lui fut, plus tard, naturelle, pour couvrir d'une brillante apparence sa nature complexe et tourmentée.
J'avais un an de plus que lui. Nous étions la gaieté du vieux palais, aux moments où je pouvais oublier son ennui et mes rancœurs. J'étais la confidente de Ferdinand, et je me retenais de faire de lui mon confident.
Sans qu'il le fût et quoique, plus tard, il dût me témoigner de l'hostilité, il se dévouait volontiers à plaire à sa belle-sœur, et à l'entourer de fleurs, de prévenances et de soins. Or, ceci advint, qui dura longtemps, qu'à cause de moi le premier né et le dernier né des Cobourg furent des frères ennemis, sous les dehors qu'ils devaient à leur situation.
Il faut bien dire ces choses-là, car on ne s'expliquerait guère autrement tant d'inimitiés qui, un jour, m'accablèrent. Elles procédaient, du côté masculin, de la même cause, si misérable et qui sera éternellement au fond de tant de drames humains: la jalousie et l'appétit du plaisir, contrariés par une règle morale.
Ferdinand de Cobourg, idolâtré par sa mère, accueilli en enfant gâté par la société, initié de bonne heure aux joies raffinées, se laissa emporter dans un monde singulier par une imagination exaltée.
J'ai vu, je vois encore en lui, une espèce de nécromant moderne, de magicien «fin de siècle». Il a été cabaliste, comme M. Péladan était mage. Et de ces aventures-là, il reste toujours quelque chose qui pèse sur la destinée.
Si d'abord je ne pus que lui voir faire des gestes surprenants sans m'expliquer ce qu'ils décelaient de tendances bizarres, je suis arrivée, par la suite, avec l'expérience des hommes et des choses, à comprendre pourquoi il était incompréhensible: il devait être possédé de l'Au-delà, pris à rebours. Il ne croyait pas à Dieu; il croyait au Diable.
Je ne raconte que ce dont je suis sûre; je ne dis que ce que j'ai vu. Pas d'être plus superstitieux, par certains côtés, et plus troublant que Ferdinand de Cobourg. Je me demande à quelle secte fantastique, à quelle confrérie sabbatique il fut de bonne heure affilié, dans l'idée, sans doute, de servir ses conceptions ambitieuses et extraordinaires.
Je me souviens qu'en notre palais de Vienne, parfois, il me demandait de lui faire de la musique, certains soirs où nous étions seuls. Il voulait que la pièce fût aussi peu éclairée que possible. Il s'approchait du piano. Il écoutait en silence. Minuit venait, il se levait…