Il était arrivé au trône par les soins de la Princesse Clémentine, ambitieuse pour ce fils bien-aimé. Que n'a-t-elle toujours vécu! Encore que dans sa passion d'autorité, Ferdinand ait voulu l'emporter jusque sur sa mère à laquelle, parfois, cédant à l'orgueil de dominer, il disait des paroles qu'heureusement sa surdité l'empêchait d'entendre, si elle avait pu rester sur terre, pour le conseiller, il eût suivi un meilleur chemin.
Reste à savoir s'il l'aurait écoutée. Et pourtant, ce fut elle qui gagna pour lui le trône de Sofia, et qui l'y maintint dans ses débuts périlleux. Elle donna des millions intelligents à l'établissement du Prince et de la Principauté.
On se souvient de l'ascension de Ferdinand, prince contesté, puis reconnu, puis Tzar. Il eût pu dire, comme Fouquet: «Quo non ascendam?» Tout lui réussissait. Bientôt, il fut si sûr de lui, qu'on le vit remonter à cheval. Je peux en parler. Je lui ai choisi une de ses montures préférées. Elle venait de notre haras de Hongrie. C'était un bai de haute taille, bien d'aplomb, et large de rein. Ferdinand était grand et fort. Il lui fallait un cheval résistant, mais facile et sage, et qui ne prît peur de rien, ni du canon, ni des cris, ni des fanfares. Je l'essayai au Prater devant l'envoyé du Prince. Nous avions vraiment trouvé un mouton à cinq pattes que j'aurais bien été fâchée d'avoir pour moi, car il m'ennuyait. Aucun tintamarre ne le surprit. Il partit pour Sofia, où Ferdinand fit le beau, sur cette bonne bête, avec laquelle, peut-être, il rêva plus tard d'entrer à Constantinople.
On n'a pas oublié sa guerre contre les Turcs. Il se voyait déjà aux portes de Byzance… Mais je ne veux pas redire ce que chacun sait.
Je veux plutôt éclairer d'une lumière nouvelle le drame intime que son diabolique mépris de la Divinité et des règles morales de la civilisation chrétienne provoqua lorsqu'il fit baptiser et élever ses fils dans cette religion orthodoxe d'où le bolchevisme devait sortir, comme la guerre européenne est sortie du luthérianisme, et comme les plus terribles épreuves de l'Angleterre sortiront, fatalement, de son désordre religieux.
Ferdinand de Bulgarie, né dans la confession catholique, épousa, en premières noces, Marie-Louise de Parme, fille du duc, fidèle servant de la foi apostolique et romaine. Ce mariage, célébré alors qu'il était déjà prince de Bulgarie, ne fut consenti que sous l'expresse condition que les enfants à venir seraient baptisés et élevés dans la religion de leur mère et de leurs ascendants. Ce fut un article formel du contrat. Ferdinand s'engagea donc solennellement. Mais, lorsqu'il jugea que l'appui de la Russie pouvait être utile à ses vues sur Constantinople, il n'hésita pas et, se dégageant à la fois de sa signature et de ses serments, il livra ses deux fils au schisme russe. Sur quoi, trahie, révoltée, frappée dans sa croyance, déchirée dans son âme, mère de l'âme de ses enfants, Marie-Louise de Parme s'enfuit du Konak de Sofia et vint à Vienne cacher sa douleur et son épouvante dans les bras maternels de la princesse Clémentine, non moins crucifiée qu'elle par le reniement de son fils.
Les personnes qui ont quelque idée des questions de conscience et, particulièrement, de celles que les convictions religieuses font naître, comprendront sans peine l'intensité de ce drame.
J'étais alors au palais Cobourg. Je vis arriver la princesse de Bulgarie fuyant le lieu où, pour cette mère pieuse, ses enfants innocents perdaient leur part d'éternité. C'était, sans doute, beaucoup craindre. Dieu est bien plus grand que nous ne l'imaginons. Nos interprétations de sa justice, même inspirées de la Révélation, seront toujours au-dessous de sa miséricorde, car nous n'avons pas de mots sur terre pour la bien définir, pas plus que pour expliquer le mystère de la survie des âmes.
La pauvre princesse n'en était pas moins affreusement malheureuse. Je me souviens de sa pâleur, de son angoisse, de son indignation, de son désir de voir annuler son mariage en cour de Rome.
De peur que Ferdinand ne vînt la reprendre de force, elle avait voulu s'installer tout près de sa belle-mère. On dut lui dresser un lit de fortune dans une petite pièce attenante à la chambre de la Princesse. Elle ne se sentait en sûreté que dans cet asile.