J'ai senti, ce soir-là, que quelque chose de dangereux pour moi venait de se produire. Il est de fait qu'à dater de cette époque, Ferdinand de Cobourg s'unit à son frère dans son inimitié à mon égard.

Et ce n'était pas une mince inimitié que la sienne!

Je me rends parfaitement compte que ce récit, pour bien des gens, paraîtra incroyable. C'est de l'Anne Radcliffe! Mais tout fut incroyable dans la vie publique et privée de Ferdinand de Cobourg…

Je ne veux pas rappeler le jugement déjà porté sur lui par l'Histoire, petite et grande. Mon but n'est pas d'ajouter à son écrasement. Mon but est de montrer dans quel milieu inconcevable j'ai vécu. J'étais dans une famille où il y avait de tout, du parfait et de l'exécrable. Malheureusement, je n'étais pas libre de suivre le parfait et d'abandonner l'exécrable. J'ai mis vingt ans à m'évader.

Ferdinand de Cobourg a commencé de subir, lui aussi, ici-bas, son châtiment. Tel que je le connais, je suis certaine qu'il souffre avec intensité, même s'il a encore, parfois, les consolations de Lucifer.

Il se prenait, je crois, pour un «surhomme».

Ce fou de Nietzsche, rajeunissant une théorie vieille comme les chemins, car jadis, les surhommes s'appelèrent les chevaliers, les preux, les héros, les demi-dieux, a tourné un nombre considérable de cervelles, dans les pays germaniques. Il leur a fait d'autant plus de mal que leur surhumanité, infestée du matérialisme morbide du siècle, s'est affranchie de l'idéal qui, autrefois, animait les personnages religieux et les élevait vers l'honneur, loin du crime. Leurs buts et leurs moyens ont donc été misérables, et ne pouvaient, finalement, aboutir qu'à d'effroyables défaites matérielles et morales.

Certainement, Ferdinand de Cobourg, ambitieux dès sa jeunesse, lut Nietzsche, quand ses théories eurent le retentissement dont on se souvient. Il y gagna d'être, à présent, une des plus notables victimes de Zarathoustra.

XI

GUILLAUME II ET LA COUR DE BERLIN