O fièvre bizarre!
Fou raisonnement!
Dans ce double aimant,
Mon esprit s'égare
Régulièrement;
Et, je le déclare,
Je ne sais vraiment
Si c'est en buvant
Ou bien en dormant
Que l'oubli s'empare
De moi plus gaîment.
Et, plus je compare,
Plus, à tout moment,
Ma raison s'effare
A chercher comment
Ce doute charmant
Peut m'être un tourment.

Le sommeil, c'est l'ange
Qui veille sur moi:
Le sommeil me venge
De n'être ni roi,
Ni pape et, ma foi!
De n'être que moi.
Quand je bois, tout change
Si je veux, je crois
Être agent de change.
Dans ce que je vois,
Tout va, tout m'arrange;
Tout ce que je bois
M'est d'un charme étrange.

Le vin, c'est l'oubli,
Mais, je le confesse,
Le sommeil aussi.
L'un est la paresse
Et l'autre l'ivresse.
Leur double caresse
Est enchanteresse,
Et dans ma détresse,
Je flotte en esprit
De la table au lit.

Et rien ne peut faire
Que, pour en finir,
Des biens de la terre,
Malgré mon désir,
Je sache saisir
Lequel je préfère
De boire ou dormir.

Mont-Riant, Février 1864.

LE MYOSOTIS

—A MON PÈRE—

Dis-moi, la connais-tu, la fleur que je préfère?
Celle qu'au bord de l'eau je cueille avec mystère
Dans le sentier perdu;
Celle qui, dans l'instant où, rêveur, je l'admire,
Tantôt me fait pleurer, tantôt me fait sourire,
Dis-moi, la connais-tu?

Ce n'est pas cette fleur orgueilleuse et coquette,
Le dahlia hautain qui redresse la tête,
Envieux et jaloux;
Superbe parvenu qu'un parterre vit naître,
Et qui n'orna jamais la modeste fenêtre
D'un poëte humble et doux.

II