Je suis l'Oubli. Silence,
Mer! apaise ton flot
Comme un lointain sanglot
Qui soupire en cadence.
C'est l'ordre de là-haut.
Envolez-vous, nuages,
Bise, remonte au Nord;
Sombre esprit des naufrages,
Que ton souffle de mort
Se disperse. Ravages,
Disparaissez. Toi, mer,
Prends ces corps aux yeux caves;
Engloutis tes épaves
Au fond du gouffre amer.
Voici l'Oubli qui passe:
Que la plus faible trace
Se dissipe et s'efface
Au jour qui va venir.
Couvrons de mon mystère
La divine colère.
Qu'il n'en reste à la terre
Pas même un souvenir.
J'entends, près de la plage,
Deux voix s'entremêler.
Est-ce un couple volage,
Sur le bord du rivage,
Échangeant un baiser?
Tous deux vont oublier,
S'ils sont sur mon passage.
Mais je n'entends plus rien
Qu'une timide plainte.
C'est la voix presque éteinte
D'un sylphe aérien.
LE POËTE.
Une brise plus fraîche a dissipé la nue;
Comme un essaim troublé, l'ouragan s'est enfui;
La lune, encor voilée, apparaît, demi-nue.
C'est étrange. On dirait qu'une force inconnue
A dispersé soudain les horreurs de la nuit.
Quel est ce bruit qui vient de réveiller la grève?
Une voix inconnue a traversé les airs:
Qui donc, à pareille heure, est en ces lieux déserts?
Mais non, je me trompais. Nul accent ne s'élève.
Personne…. Je suis seul au bord des flots amers,
C'est une vision qui passe comme un rêve.
Pourtant, qu'entends-je encore? On parle cette fois.
Je ne distingue rien, malgré le clair de lune;
Mais la brise de nuit, qui souffle de la dune,
M'apporte jusqu'ici l'écho de cette voix.
Ce n'est point là le son d'une parole humaine;
Elle est impérieuse et douce en même temps.
A travers quelques mots que je distingue à peine,
J'entends confusément que cette voix lointaine,
D'un timbre doux et clair, commande aux éléments.
Sitôt qu'elle a passé, partout naît le silence.
Pourtant, de ce côté je crois qu'elle s'avance:
Quel est-il, ce Génie errant, dont les baisers
Rassérènent les flots, par son aile apaisés?
Si c'est une ombre encor, ce n'est plus l'Espérance,
Sa voix était moins brève.—Ange mystérieux,
Qui descends sur la terre à l'heure où tout repose,
Toi de qui la parole ordonne à toute chose!
Dis-moi ton nom avant de remonter aux cieux.
L'OUBLI.
Je suis le frère du Silence.
Dieu me donne un pouvoir immense;
Je répands l'éternelle nuit,
Et je puis, du bout de mon aile;
Effacer la trace mortelle
Et de la Joie et du Souci.
Mes compagnons sont le Mystère
Et le Bruit, l'Ombre et la Lumière;
Quant à moi, le Temps est mon père,
Et je suis aussi vieux que lui.
Je suis le sommeil de l'aurore,
L'ivresse que le vin colore;
L'homme me maudit et m'implore,
Car je suis l'Ange de l'oubli.
LE POËTE.
Sur mon passage, alors c'est le ciel qui t'amène.
Avant de t'envoler, répands à coupe pleine
Ton baume bienfaisant sur mon coeur en lambeaux.
Ange, viens m'effleurer de ton aile si pure,
Car je porte dans l'âme une large blessure
Qui ronge ma poitrine, et sa rude morsure
Fait éclater mon coeur et le brise en morceaux.
L'OUBLI.
Ami, quel que soit le martyre
Du supplice qui te déchire,
Je ne puis aller avec toi.
Pourquoi faut-il qu'en cette vie,
Celui qui m'implore et supplie
Ne puisse attendre rien de moi?
Hélas! telle est ma destinée
Que ceux dont la voix éplorée
Du fond de leur nuit désolée
M'appelle du soir au matin,
Sont les seuls de qui ma puissance
N'apaisera pas la souffrance.
Laisse-moi passer en silence,
Ami, j'obéis au Destin.