I

Au plein coeur de l'été, vers le milieu du jour,
A l'heure où, des coteaux qu'un ciel ardent calcine,
Le serpent vient dormir au bord de la ravine;
Quand l'air semble sortir de la bouche d'un four,
Et que le grand soleil, brûlant comme la braise,
Grille un sol crevassé comme un mur de fournaise;
Alors que la cigale au chant criard et faux
Dont la monotonie est comme une cadence,
Fait, seule, de son cri résonner les échos;
A cette heure de calme et de profond silence,
C'est un fait reconnu que tout bon musulman,
Fermé dans sa maison, fume nonchalamment;
Et, suivant sa fumée en spirales tordue,
S'il entend par hasard quelque bruit dans la rue,
Murmure entre ses dents, s'il est homme de bien:
«Par Mahomet! ce n'est qu'un chien ou qu'un chrétien.»

II

….. La cour mauresque était silencieuse
Et fraîche. On n'entendait, aux marbres des bassins,
Que le chant vacillant de l'eau capricieuse
Se perdant sous la voûte en échos argentins;
Et, comme un rossignol, le soir, dans la campagne,
Chante et, de sa chanson que nul bruit n'accompagne,
Prête un calme plus doux aux douces nuits d'été:
Tel, en se cadençant sur les murs de faïence,
On eût dit que ce bruit grandissait le silence.
Ainsi qu'un feu follet, dans un site écarté,
La nuit, autour de lui, grandit l'obscurité.

Il faut l'avoir connu pour s'en faire une idée,
Ce charme singulier, cette étrange torpeur,
Dont les Orientaux font un divin bonheur:
D'aspirer des parfums dont l'âme est affaissée,
De rêver sans sommeil et presque sans pensée,
Et, le regard perdu, la tête renversée,
De vivre de mollesse et mourir de langueur.

Le marbre et ses blancheurs ont bien des indolences
Que ne connaissent pas nos boudoirs d'Occident.
O l'amour! les parfums! le vin! les nonchalances!
L'oubli, surtout, l'oubli! le seul bien vraiment grand
Et le seul désirable! Il est donc vrai qu'au monde,
Sous nos tristes climats comme au soleil ardent,
C'est vous que l'homme cherche à travers son néant!

Volupté! volupté! divine enchanteresse!
Dis-moi ton dernier mot; laisse-moi jusqu'au bout
Savourer à longs traits ton énervante ivresse.
Je t'appartiens. Prends-moi. Révèle-moi surtout
Si l'on peut, pour mourir en des plaisirs immenses,
Épuiser d'un seul coup toutes les jouissances.
Que je vide la coupe, et puis tout sera dit:
Un linceul n'est-il pas toujours un drap de lit?

Si je vis sans jouir, que m'importe la vie?
Que m'importe la mort si je meurs de plaisir?
Quels regrets peut laisser cette soif assouvie
De sentir, en mourant, tout ce qu'on peut sentir?
Qu'un autre te méprise et te jette la pierre!
Je t'aime, ô volupté! je t'adore, ô matière!
Et qui n'a pas connu tes baisers épuisants
N'aura jamais vécu, dût-il vivre mille ans!

III

C'est la liqueur de feu qui guérit ou qui tue.
C'est le coursier sans frein, qui va bride abattue:
Malheur au cavalier! car sa bête au pied sûr
Peut lui briser d'un coup la tête contre un mur!
C'est le rêve épuisant d'une ivresse nerveuse
De morphine ou d'opium: Ah! malheur à celui
Qui s'enivre de kief lorsque le jour a lui!
Son front se flétrira comme une tubéreuse
Au contact d'un serpent. Pour lui, plus de sommeil;
Tantôt il fuira l'ombre et tantôt le soleil;
Il aura beau fumer, boire et tripler la dose:
Rien! Et si quelque soir, d'aventure, il repose,
La nuit qu'il dormira n'aura plus de réveil.