C'est l'idéal brillant du pays de nos rêves.
C'est la sirène en mer; c'est l'ange aux ailes d'or
Qui nous prend dans son vol et nous fait voir des grèves
Où nous n'irons jamais, et nous montre le port,
Sans nous montrer l'écueil d'où lui sourit la mort;
Car dans notre univers les anges ont des glaives
Et lorsque celui-là, l'ange au chant séducteur,
Nous sourit en passant et nous touche de l'aile,
Malheur à l'imprudent qui tend les bras vers elle
Et le suit dans son vol vers un rêve enchanteur!
S'il monte jusqu'aux cieux, plus léger que la flamme,
S'il s'endort au départ dans un charme trompeur,
S'il se berce au concert d'une amoureuse gamme,
Ou suit en souriant quelque ombre de bonheur:
Malheur! malheur à lui! l'ange a brandi son glaive,
Un glaive flamboyant, et qui perce en plein coeur!
Alors, sentant frémir l'aile qui le soulève,
Il pousse un cri funèbre; et, sortant de son rêve,
Se réveille en sursaut sur cette terre en pleur;
Et, là, désespéré, pleurant sur sa chimère,
Sombre et suivant des yeux son rêve qui s'enfuit,
Chante au sein de la nuit, d'une voix triste et claire,
Un chant plein de sanglots perdu dans le mystère,
Et tel que le passant qui rentre après minuit,
Se sentant frissonner, murmure une prière,
Et croit entendre encor dans le soir solitaire
Comme une étrange voix dont l'écho le poursuit.

Plus doux fut le bonheur, plus l'ombre en est amère!
Plus le jour fut ardent, plus profonde est la nuit!
La lune brille au ciel d'un éclat funéraire.
Et quand le malheureux contemple sa misère,
Il n'en peut comparer l'immensité sur terre
Qu'à l'infini perdu qui se ferme sur lui!

A MADAME GEORGE SAND

_Ce livre est mon premier coup d'aile.
Il est signé d'un nom d'enfant;
Mais l'enfance a cela pour elle
Quelle est faible et qu'on la défend.

Vous le savez mieux que personne,
Reine au front de musc, abrité
Par une immortelle couronne,
Qui pourtant m'avez adopté.

Vous la gloire, vous le génie,
Vous oubliez votre moisson
Précieuse et du ciel bénie,
Pour mieux sourire à ma chanson!

Vous trouvez en ce temps morose
Un plaisir magnifique et doux
A faire de rien quelque chose:
Mais qui le peut, si ce n'est vous?

Sur sa route, quand on est reine,
On donne à des bohémiens,
Et l'on peut être la marraine
De méchants vers comme les miens.

C'est le droit du rayon superbe,
Lorsqu'il embrase la forêt,
De dorer aussi le brin d'herbe
Que tout passant dédaignerait.

Il enflamme, il éclaire ensemble
Tout un monde horrible ou charmant,
Et de la goutte d'eau qui tremble
Fait l'égale du diamant._