Ici, cette péripétie a paru encore plus extraordinaire qu'à Paris, parce qu'on ne savait rien des disputes qui l'ont précédée, et l'effet a été des plus mauvais. Ce qui me fâche le plus, c'est qu'on en rend responsable notre aimable hôtesse, et je ne doute pas qu'on ne lui attribue dorénavant tout le mal et toutes les fautes qui se feront.

M. de Persigny, qui est parfois éloquent et toujours passionné, a dit les choses les plus fortes à cette occasion. «Vous vous laissez gouverner comme moi par votre femme; moi, je ne compromets que ma fortune et je la sacrifie pour avoir la paix, tandis que vous, vous sacrifiez vos intérêts, ceux de votre fils et le pays tout entier. Vous faites croire que vous avez abdiqué, vous perdez votre prestige et vous découragez tous les amis qui vous restent et qui vous servent fidèlement.» On dit que cette sortie n'a pas été mal reçue et qu'elle a fait une assez grande impression.

Dans cette ville-ci, je trouve beaucoup de mécontentement, et tout le monde me dit que, si les élections se faisaient cette année, elles ne seraient pas bonnes. Je crois fermement que plus on tardera, plus on risquera que la question cléricale ne soit le schibboleth demandé aux candidats. La chose est assez grave pour qu'on y fasse attention.

J'ai dîné jeudi avec Nigra. Il ne semblait ni découragé ni préoccupé. Peut-être est-ce contenance diplomatique. Je ne serais pas surpris, d'ailleurs, qu'il eût reçu de bon lieu quelques paroles rassurantes. Lisez l'article du Constitutionnel d'hier samedi. Il me paraît d'une plume assez bonne et différente de la plume ordinaire.

C'était hier l'inauguration des docks de Marseille, et, aujourd'hui, nous allons voir partir le premier bateau des Messageries, qui va en Chine. M. Fould a bien parlé et a été très bien reçu. Le dîner était bon, quoique nous fussions environ trois cents à le manger, ce qui est bien du monde pour un dîner. La grande merveille, c'est que tout avait été cuisiné par le personnel de la compagnie et servi dans leur argenterie. Marseille est tout en fête. On y gagne un argent prodigieux.

Adieu, mon cher Panizzi. J'ai reçu une lettre d'Ellice, toujours au milieu d'un essaim de beautés. Je lui ai conté vos exploits et vos succès dans les Pyrénées et sur un terrain qui passe pour être encore plus glissant que les montagnes. Il prétend que vous êtes devenu tout à fait courtisan.

CXII

Paris, 28 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,