Mérimée, au fond, avait peu de goût pour tous ces divertissements de cour. Il trouve, à certaines heures, que ces fêtes perpétuelles ne vont pas sans beaucoup de fatigue et sans un peu d'ennui. Il serait volontiers de l'avis de lord Palmerston, qui disait que la vie serait supportable sans les plaisirs. De Compiègne, Mérimée, dans ce même mois de novembre 1863, écrit à Panizzi:
«Nous vivons ici en grande occupation. Votre serviteur est directeur de théâtre, auteur et acteur. Il fait de plus des révolutions dans les beaux-arts et de la polémique avec l'Institut. Dans ses moments de loisir, on lui donne des recherches à faire dans l'histoire romaine. Il est, d'ailleurs, libre de faire ce qui lui plaît depuis une heure du matin jusqu'à huit heures. Heureusement que mercredi je redeviens homme libre.»
Quelques années plus tard, à Biarritz, il a un nouvel accès de révolte:
«Bien que je m'acquitte très honorablement de mon métier de courtisan, dit-il, je me sens pris parfois d'idées à la Bright, et j'ai envie de m'en aller vivre en homme libre dans quelque auberge au soleil.»
Mais ce n'était là que des boutades passagères. Mérimée, en définitive, retombait assez facilement sous le joug. Il était si bien reçu, si bien traité par ceux qu'il appelait le maître et la maîtresse de la maison. Et puis c'était un grand curieux que Mérimée. Il se trouvait là aux premières loges pour assister à l'histoire de son temps, qui l'intéressait violemment. Mérimée, qui s'était fait une réputation d'insensibilité et d'insouciance, était, en somme, le moins insensible et le moins insouciant des hommes.
Ces lettres vont montrer tout ce qu'il y avait d'ardeur et de passion dans l'âme de Mérimée. A tel point que cette publication, qui va mettre encore une fois tout le monde d'accord sur le talent et l'esprit de Mérimée, n'aura certainement pas la même bonne fortune au point de vue religieux et au point de vue politique. Mérimée était, en même temps, très anticlérical et très anti-révolutionnaire. Absolu dans ses opinions, Mérimée les expose avec une extrême netteté, et avec une extrême franchise, dans la pleine liberté d'une correspondance familière. Ces opinions appartiennent aujourd'hui à la libre discussion, et, de cette libre discussion, la grande mémoire de Mérimée n'a rien à redouter.
Il eut, en effet, ce très rare mérite d'être, tout le long de sa vie, parfaitement sincère et parfaitement désintéressé. Placé à la source même des honneurs et des faveurs, Mérimée n'avait aucune ambition; son indifférence était égale pour le pouvoir et pour l'argent. Il lui eût été bien facile de s'enrichir; il ne s'enrichit pas; sa très modeste aisance, il la devait tout entière à sa plume. On verra dans ces lettres que Mérimée fut sur le point d'être nommé secrétaire des commandements de l'impératrice; mais il souhaitait de tout son coeur que le choix de l'empereur ne tombât pas sur lui; et, quand il apprit qu'un autre avait la place, il poussa un long soupir de soulagement. Mérimée fut sénateur; et vraiment c'était peu de chose pour l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre. Tout l'honneur était pour le Sénat.
A côté de cette absence d'ambition et de cette indifférence pour l'argent, Mérimée eut une autre vertu peu commune chez ceux qui vivent dans l'entourage des souverains. Un jour,--c'était le 16 avril 1835,--M. Thiers était à la tribune de la Chambre des députés. Il parlait de Napoléon Ier. Faisant allusion à la servilité des hommes du premier empire, il disait:
--Savez-vous à quoi servait cette timidité devant l'empereur? à lui faire ignorer ou méconnaître la vérité.
Le maréchal Clauzel interrompit M. Thiers: