Paris, 23 mai 1860.

Mon cher Panizzi,

Je savais que les Anglais étaient gens d'imagination et enclins parfois à prendre des vessies pour des lanternes; mais vous, cosmopolite et hombre de razon, comme disent les Espagnols, vous me cassez bras et jambes avec votre accusation de complicité avec Garibaldi! Mais, en même temps, vous me dites que l'empereur veut s'allier aux Russes pour faire du mal à l'Angleterre en Orient.

Il me semble que les deux reproches ne vont pas bien ensemble. Si vous accusiez un homme d'avoir voulu mettre le feu à votre blé, vous ne commenceriez pas par dire qu'il a débuté par l'inonder. Pour moi, il me paraît assez évident qu'une nouvelle complication en Italie ne doit pas laisser à la France une trop grande liberté d'action en Orient, et vice versa. Il faut choisir entre les deux crimes, et ne pas nous charger des deux à la fois. Je crois pouvoir vous assurer que, pour ce qui concerne l'Orient, M. de la Valette apporte les instructions les plus pacifiques et qu'il n'y aura rien, de notre côté, pour précipiter une catastrophe, qui pourtant me paraît inévitable.

Quant à Garibaldi, il n'y a que moi, ici, qui m'intéresse à son expédition, et je crois qu'elle a déplu énormément à l'empereur, qui se disposait à évacuer Rome le mois prochain et qui se trouve bien empêché à présent entre l'enclume et le marteau. Je ne crois pas davantage que l'Angleterre ait aidé à l'expédition, bien que les apparences et les dépêches télégraphiques tendent à faire supposer le contraire. L'expédition de Garibaldi me plaît, parce que j'aime les romans et les aventures. Au fond, il est assez triste qu'un héros de roman puisse mettre l'Europe en feu. Remarquez que nous sommes en plein moyen âge. Lorsque Tancrède et ses Normands s'embarquèrent pour la Sicile, il n'y avait pas de droit international en Europe. Maintenant on prétend qu'il y en a un, et on le cite même, à l'occasion de quelques arpents de neige du Faucigny; mais il demeure bien entendu que c'est la force qui constitue le meilleur droit. Si un Grec partait de Marseille pour émanciper les îles Ioniennes; qui demandent à être, annexées au royaume de Grèce, l'Angleterre jetterait les hauts cris; mais il y a un mois que lord John disait en plein Parlement que la flotte anglaise croisait devant la Sicile, pour être utile à des gens opprimés.

Le mal de la chose, c'est que, d'après tout ce que nous apprenons, l'expédition de Garibaldi est partie malgré le gouvernement de Victor-Emmanuel. Les sociétés secrètes sont beaucoup plus puissantes que M. de Cavour. Or je crains qu'elles n'aient pas autant d'esprit, et que, par désir de trop avoir, elles ne nuisent fort une cause très juste et très en bon train jusqu'à présent. Lorsqu'un peuple se soulève et met son souverain à la porte, cela faisait autrefois un grand scandale. La grande habitude qu'on en a prise a fait qu'à présent on accepte assez facilement le fait accompli. Mais il est plus grave d'aller délivrer le voisin, et cela fait faire des réflexions à tout le monde. Lord Cowley disait hier que toutes les chances semblaient contraires à Garibaldi. Il y en a une à mon avis, c'est la qualité des troupes de Sa Majesté napolitaine, qui rend possible une défaite et une défection. Nous verrons, d'ici à quelques jours.

La note russe a fait un grand effet aujourd'hui. Un congrès peut difficilement remédier aux dernières coliques du malade. S'il a survécu à l'empereur Nicolas, il n'a pas gagné de nouvelles forces. M. Thouvenel me disait dernièrement que ce qui rendait la question d'Orient si difficile, c'est que les Turcs, dans l'état de décomposition où ils se trouvent, recouvraient une autre société chrétienne, non moins pourrie. «Représentez-vous, disait-il, plusieurs caput mortuum les uns sur les autres. Les Grecs et les Bulgares sont de plus grandes canailles que les Turcs. Il faudrait commencer par tout exterminer et faire une colonie d'honnêtes gens.»

Je ne crois pas à une guerre entre la France et l'Angleterre pour les affaires d'Orient. Le champ de bataille manque. Le malheur, c'est que tous les fous s'entendent des deux côtés du détroit pour saisir toutes les occasions d'échanger des injures, et les hommes d'État, ou soi-disant tels, en disent aussi quelquefois delle grosse. Pourtant, il y a de part et d'autre l'intérêt de tout le monde, qui sera, j'espère, plus puissant que l'envie de faire des phrases et de dire des gros mots.

J'en reviens toujours à mes moutons. Depuis plusieurs mois, l'Angleterre suit une politique de bascule qui me semble détestable. Faute à elle de s'être déclarée dès le commencement de la question italienne, nous avons eu la guerre, puis après, une mauvaise paix. Qu'y a-t-elle gagné? L'Autriche lui doit probablement la conservation de la Vénétie: vous savez quelle est sa reconnaissance. Ici, on l'accuse d'exciter le désordre en Italien. Ni en Allemagne, ni en Russie ni en France, elle n'a d'alliée, et je crois que c'est sa faute. Quand on affiche trop publiquement la politique des intérêts, on oblige tout le monde à regarder au sien.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés.