XXXVIII
Paris, 31 mai 1860.
Il n'y a rien de plus drôle que les figures de la légation napolitaine ici. Ils ont eu la simplicité de croire à la première dépêche de leur gouvernement annonçant la défaite de Garibaldi, malgré l'expérience qu'ils auraient dû avoir de sa véracité. On croit ici que toute l'île, Messine exceptée, est au pouvoir des insurgés.
Le prince Napoléon, chez qui j'ai dîné aujourd'hui (avec Senior), avait une lettre qui racontait comment, de six mille Napolitains sortis de Palerme, il en était rentré quinze cents sans sacs et sans fusils, et ne pouvant donner des nouvelles des quatre mille cinq cents autres. Il y avait aussi à dîner le duc de Grammont, qui va à Vichy pour des coliques hépatiques.
Il donnait des renseignements assez curieux sur Rome. Lamoricière a voulu visiter un magasin de voitures d'artillerie. Après avoir fait grand bruit à la porte sans pouvoir trouver un concierge, ni un garde quelconque, il allait la faire ouvrir par des sapeurs, quand un monsieur s'est présenté avec une clef, et, en l'introduisant, lui a demandé ce qu'il y avait pour son service, et s'il avait besoin d'une voiture. Après avoir joué quelque temps au propos interrompu, il s'est trouvé que, depuis longtemps, le dépôt était loué, les charriot vendus, et qu'on faisait des carretelle [7] dans le magasin au lieu d'affûts. Ailleurs, à la place d'un magasin de fusils, il n'a trouvé que des toiles d'araignée, les fusils ayant été vendus trois pauls la pièce comme hors de service, par un bon catholique, qui cependant avait trouvé moyen de se les faire acheter trente pauls. Malgré tout cela, Lamoricière a une vingtaine de mille hommes, dont douze mille environ Suisses, Irlandais et Allemands qui sont tolérables.
[Note 7: ][ (retour) ] Sorte de voiture élégante.
On prétendait que l'évacuation de Rome, qui était ordonnée, avait été suspendue, depuis l'équipée d'Orbitello. Je crois pouvoir vous assurer que le gouvernement désire beaucoup retirer nos troupes, et qu'il n'y a que la considération d'un danger probable et prochain pour le pape qui puisse faire prolonger l'occupation. Vous me paraissez oublier trop que nous sommes les fils aînés de l'Église, et que nous devons ménager environ trente millions de nos sujets qui nous rendraient responsables d'une catastrophe. Si l'on n'était assuré d'avoir sa part de paradis en restant au giron de l'Église, il serait beaucoup plus commode d'être protestant.
Je regarde la Sicile comme perdue pour le roi de Naples, et Naples même comme médiocrement sûr; mais je ne sais pas si cela profitera beaucoup à l'Italie. Je crois que, avant de s'étendre de la sorte, il faudrait se consolider, et les entreprises garibaldiques, surtout celle contre les États de l'Église, ne prouvent pas trop la force du gouvernement de Victor-Emmanuel. Il est malheureusement certain que les sociétés secrètes sont plus puissantes que Cavour. Tant qu'elles ne s'attaqueront qu'à la Sicile, il n'y à pas grand danger peut-être. Mais, le jour où quelque tête plus mauvaise que celle de Garibaldi s'avisera de faire une pointe en Vénétie, il pourra s'ensuivre de vilaines représailles.
Il me semble que la grande fureur de John Bull s'est un peu calmée. Croyez que, malgré les excitations des journaux et la jalousie qu'on a des deux côtés, personne ne se soucie de la guerre, et, quand même on la voudrait, le terrain manquerait pour se battre.