En somme, Mérimée--cette affirmation va paraître paradoxale, et elle n'est cependant que l'expression de la stricte vérité,--Mérimée n'a jamais été très bonapartiste. Le régime impérial ne lui a jamais inspiré une grande confiance. L'Empire, en 1862, paraissait encore bien solide et bien puissant... Eh bien, Mérimée, le 31 mars 1862, écrivait à Panizzi: «On souffre, on s'inquiète.» Et il ajoutait très finement: «On aspire vers quelque chose qui ne soit ni le passé ni le présent.»
Le plus tendre et le plus respectueux dévouement pour l'impératrice, tel était le fond des opinions de Mérimée. Eugénie de Téba avait deux ans quand Mérimée fut présenté à la comtesse de Montijo. Quelques années plus tard, un des amis de Mérimée le rencontra rue de la Paix; il tenait par la main une adorable petite fille de cinq ou six ans. Frappé de la grâce et de la gentillesse de cette enfant, l'ami de Mérimée demanda qui elle était.
--C'est, répondit-il, une petite Espagnole, la fille d'une de mes amies... Je vais lui faire manger des gâteaux.
Et Mérimée entra chez un pâtissier pour faire manger des gâteaux à cette petite fille, qui devait, vingt ans plus tard, devenir impératrice des Français et passer par de si éclatantes et de si tragiques destinées. La tendresse que Mérimée portait à cette enfant devint une fidèle et respectueuse affection qui jamais ne se ralentit ni ne se démentit.
L'impératrice Eugénie quittait Paris le 4 septembre, et Mérimée, six semaines après, mourait à Cannes, échappant ainsi à toutes les douleurs qui allaient déchirer les âmes françaises. Il mourut pendant son sommeil, et si doucement, qu'on l'aurait pu croire endormi.
La dernière lettre de ce recueil annonce à Panizzi qu'il ne verra plus son ami. Cette lettre est écrite par l'une de ces nobles femmes qui avaient consacré leur existence à Mérimée et qui, jusqu'à la dernière heure, l'entourèrent des soins les plus dévoués.
Nous croyons devoir faire suivre ces quelques explications d'une notice de M. Louis Fagan sur l'homme éminent qui recevait ces lettres et qui les a précieusement conservées, sentant bien qu'elles faisaient partie de l'oeuvre de Mérimée et qu'elles devaient, en fin de compte, appartenir au public.
XXX
PANIZZI
Antonio Panizzi naquit à Brescello, duché de Modène, le 16 septembre 1797; le Modenais faisait alors partie de la république Cisalpine. Panizzi passa sa jeunesse au lycée de Reggio; il suivit ensuite les cours de l'université de Parme. Reçu docteur en droit en 1818, Panizzi avait l'intention de se consacrer à l'étude de la jurisprudence. Mais, ardemment patriote, il se jeta dans le mouvement révolutionnaire qui éclata à Naples en 1820 et l'année suivante en Piémont. Un des conspirateurs, pris de lâcheté, le dénonça aux autorités révolutionnaires comme un des chefs de l'insurrection. Panizzi fut obligé de s'enfuir. On instruisit son procès, et il fut, par contumace, condamné à la peine de mort et à la confiscation de ses biens.
Panizzi avait cru pouvoir trouver un asile à Lugano; mais, sur les réclamations de l'Autriche, il dut quitter cette ville et partit pour Genève. Il ne put y demeurer en paix. Les représentants de l'Autriche, de la France et de la Sardaigne exigèrent son expulsion du territoire helvétique. Panizzi se réfugia en Angleterre.