J'ai causé l'autre soir très longuement avec Vimercati sur les affaires de l'Italie méridionale. Il voit les choses en beau, dit qu'on exagère beaucoup la situation de Naples, mais il ne cache pas qu'elle ne soit grave.

J'admire beaucoup M. de Cavour, mais je me demande s'il n'a pas tort de retarder toujours le combat entre Garibaldi et lui. L'événement montrera si oui ou si non. Je regarde ce combat comme absolument inévitable et cette fois, que Garibaldi venait avec un projet insensé, c'était peut-être le moment d'en finir avec lui.

Il paraît parfaitement décidé que l'armée d'occupation de Syrie partira à l'époque fixée, c'est-à-dire le 5 juin. Je crois que, très peu de temps après, les Turcs nous donneront raison en recommençant les pilleries et les massacres; mais j'espère que nous laisserons faire dans l'intérieur, en nous bornant à protéger les chrétiens dans les ports. Ces chrétiens d'Asie sont des drôles si lâches, qu'ils se laissent battre par une poignée de coquins, lorsqu'ils pourraient se défendre avec succès. L'affaire deviendra véritablement grave lorsque l'opinion publique en Russie obligera le gouvernement à prendre parti pour les chrétiens grecs.

Vous ai-je conté l'histoire de Bixio et de son ours? Il était à rôder dans les Pyrénées pour une affaire de chemin de fer, avec un ingénieur de la compagnie. Dans un endroit très désert, il a entendu des cris singuliers; il s'est approché, et finalement est entré dans un trou de rochers d'où ces cris partaient; il y à trouvé deux oursons qu'il a emportés. Il y avait cent à parier contre un qu'il trouverait la mère, car c'était en plein jour, et je vous laisse à penser la réception qu'elle lui aurait faite. Il y avait encore la chance d'être suivi à la piste par la mère désolée et d'avoir une petite explication à coups de griffes, mais Bixio a du bonheur.

Adieu, mon cher Panizzi. Vous ne me parlez pas de votre santé, j'en conclus qu'elle est meilleure.

LXXIII

Paris, 11 mai 1861.

Mon cher Panizzi,

On m'a parlé, en termes assez vagues, il est vrai, d'une mission à Londres pendant l'exposition universelle. J'ai répondu que je serais volontiers membre du jury de l'exposition universelle, que cependant il faudrait que je susse d'abord en quelle qualité et pour combien de temps. En second lieu, je me suis réservé d'examiner quel effet une semblable mission aurait sur ma petite bourse. Qu'est-ce qu'il en coûterait pour vivre un peu bien pendant trois mois dans le West-End, dans la position que je dis?