Il paraît que le prince Napoléon serait le président du jury français. Je ne sais si c'est bien raisonnable, dans la position qu'il s'est faite en ce pays-ci et probablement chez vous. Cela pourrait donner lieu à d'assez drôles de choses. Ne parlez pas de ce que je vous dis, d'abord parce qu'il n'y a rien de décidé et que je serais bien aise de conserver ma liberté jusqu'au dernier moment. Dites-m'en votre avis candide, je vous prie.

Il y a à l'exposition un portrait du pape qu'on a placé précisément en face de celui du prince Napoléon. C'est une grosse tête, plus intelligente que je ne la supposais, avec des yeux rouge foncé, très injectés, et qui peuvent faire espérer un accidente, comme dénouement probable.

Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris au milieu d'une séance du Sénat. Nous en aurons une intéressante, lundi, à propos d'une pétition sur les chrétiens de Syrie. Mauvaise affaire et dont il est, je crois, impossible de sortir heureusement.

LXXIV

Paris, dimanche 19 mai 1861.

Mon cher Panizzi,

On est assez intrigué d'un duel qui devait avoir lieu hier, et qui avait été remis à ce matin entre le prince Napoléon et le prince Murat. Les témoins étaient pour le second, Heeckeren, qui, depuis qu'il a tué Pouchkine, est patenté pour ces sortes d'affaires, l'autre le maréchal Magnan. La cause remontait au speech du prince Napoléon; cela s'était aigri peu à peu, et il y a eu de grosses paroles, puis défi. Les témoins avaient remis hier l'affaire à aujourd'hui. Quand on remet ainsi la solution entre deux personnages aussi considérables, il est probable que la remise est indéfinie. C'est encore une sotte chose et une suite de la fatalité qui poursuit ce pauvre prince.

Vous aurez vu que je suis nommé membre de la commission impériale, mais je pense que je ne serai pas obligé de résider à Londres pendant toute l'exposition. D'ailleurs, je serai probablement chargé des beaux-arts; or, comme les Anglais ne donnent ni médailles, ni récompenses, je doute que nos artistes soient nombreux. Je ne sais pas même s'il s'en présentera qu'on puisse envoyer à Londres.

M. Fould va en Angleterre mercredi avec lord Cowley pour quelques jours seulement. Je pense que vous le rencontrerez. Il me paraît assez bien avec Sa Majesté, à qui il tient toujours la dragée haute, avec beaucoup de raison, je crois. Son successeur est vraiment bien sot et bien bête.