Nous mîmes enfin à la voile; mais nos regards se portèrent encore longtemps sur la terre antique et célèbre dont nous nous éloignions, et sur cette Alexandrie où nous laissions nos concitoyens, nos amis, nos frères.
J'avais des sujets particuliers d'inquiétude: une lettre que j'adressai en messidor à l'ordonnateur en chef pour qu'il chargeât le citoyen Garros de me suppléer ne lui parvint point, et je fus remplacé, contre toutes les convenances, par un médecin qui se crut dispensé pour toujours de correspondre même avec moi. Cependant j'avais appris avant de quitter l'Égypte que le scorbut commençait à régner à Alexandrie, où il a depuis fait tant de ravages, qu'il a hâté, s'il n'a pas nécessité la reddition de cette place.
Une traversée plus ou moins longue, mais qui fut en général de six semaines, nous porta sur les côtes de France. Moins heureux qu'un grand nombre d'autres, nous ne touchâmes la terre sacrée qu'au bout de cinquante et quelques jours. Au moment où nous l'aperçûmes nous la saluâmes par des cris d'allégresse, et nous oubliâmes nos fatigues et nos maux: bientôt le tableau riant de la prospérité et de la gloire de notre pays vint ajouter à nos délices. Qu'y a-t-il de nouveau, criâmes-nous tous à la fois à un pilote côtier qui vint le premier au-devant de nous en mer, je ne sais pas trop, nous répondit-il, parce que je sors d'entre deux rochers où je passe ma vie, près la Ciotat; mais je vais vous dire le prix du pain et du vin, que l'on mange et que l'on boit à présent tranquillement partout... puis, pour les ennemis de la République, il faut que notre premier consul les ait envoyés à tous les diables, car on n'en parle plus... il devrait bien en faire autant, ajouta-t-il, de ces petits bâtiments anglais qui rôdent encore par-là tous les jours... on ne peut seulement pas pêcher.
Le général Cervoni, commandant de la huitième division militaire, qui revoyait ces troupes à la tête desquelles il se signala souvent en Italie, le général Léopold Berthier, spécialement chargé de l'honorable mission de recevoir l'armée d'Orient, enfin les conservateurs de la santé publique nous procurèrent dans le lazaret tout ce que nous pouvions désirer dans notre position.
Ce fut dans cette enceinte que des cris de joie nous apportèrent la nouvelle des préliminaires qui devaient bientôt nous rapprocher de l'Angleterre; et ce fut un touchant spectacle que de voir l'enthousiasme qu'inspirait à tant d'intrépides guerriers l'espoir d'une paix profonde.
Je m'empressai, citoyens membres du conseil de santé des armées, de vous écrire d'abord le 7 vendémiaire an X (no 797 de ma correspondance) pour vous prévenir que le nombre de nos malades au moment du départ était d'environ six cents.
Ma dépêche du 10 (no 800 de ma correspondance) contenait neuf états des médecins employés à toutes les époques, l'état de situation de nos malades le 7 du courant, et deux autres pièces.
Ma dépêche du 21 (no 807 de ma correspondance) vous faisait part du mouvement des hommes sains et malades, avec indication des maladies.
J'écrivis au citoyen Lorentz, médecin en chef de l'hôpital militaire de Marseille, la lettre suivante (no 813 de ma correspondance).
Au lazaret de Marseille, le 25 vendémiaire an X.