L'île de Raoudah n'a pas été inondée. Selon l'expérience des naturels du pays, la crue des eaux est regardée comme bonne, et l'on s'attend déjà à une récolte abondante. C'est dans cette île vraiment délicieuse que j'ai vu les plus beaux sycomores de l'Égypte; il y en a une belle ligne sur la côte occidentale, qui forme une arcade majestueuse et impénétrable aux rayons du soleil. Les dattiers, les orangers, les citronniers, les tamaris, les grenadiers, les acacias, les bananiers, et les arbres qui donnent la casse, sont les arbres que l'on observe le plus communément en Égypte: ils sont tous réunis dans cette île, et plantés sans ordre et sans distribution; ils forment ces forêts et ces vergers que les gens du pays appellent improprement jardins. On y cultive la canne à sucre, le coton, et l'indigo avec assez de succès: cette terre infatigable ne se refuse à rien.

Le Nil coule sous mes fenêtres, et il m'invite à la méditation. On en a tant parlé et depuis si longtemps, qu'il me reste peu de choses à ajouter: cependant on ne peut voir sans une surprise mêlée d'un certain sentiment de respect, un fleuve qui, dans ses débordements, pourrait submerger à la fois et anéantir une immense population, augmenter sans dangers, par un phénomène unique, annuel et constant, le volume de ses eaux, charrier un limon qui fertilise des sables arides, et devenir une source d'existence et de bonheur. En réfléchissant sur cet objet, on excuse volontiers les alarmes et les inquiétudes de ce peuple à demi sauvage sur la crue du Nil; et on lui pardonne aisément les transports bruyants auxquels il se livre, et l'ivresse de sa joie dans les eaux abondantes, lorsqu'on voit que sans elles l'Égypte ne présenterait qu'un océan de sable stérile, impénétrable à tout être animé.

Les écrivains de tous les temps et de toutes les nations ont constamment vanté et célébré la fertilité du sol de l'Égypte, qu'ils ont tous attribuée au limon que le Nil transporte de l'Éthiopie et de l'Abyssinie; mais cet état, emprunté et étranger au sol, ne pourrait-il pas venir à cesser pour plusieurs motifs, sans parler des révolutions physiques auxquelles le globe est fréquemment sujet. Combien de fois l'explosion violente des volcans et les tremblements de terre n'ont-ils pas desséché ou détourné le cours des fleuves, et aplani ou fait sortir des montagnes du sein de la terre! Ces grands mouvements de la nature, isolés ou combinés, ne pourraient-ils pas agir un jour avec une grande énergie sur le Nil, qui conserve toujours ses eaux troubles et bourbeuses, et qui court libre sans que son lit soit retenu et encaissé par des digues?

C'est une vérité hydrostatique démontrée, que les fleuves abandonnés aux seules lois régulières de la nature prolongent leur ligne, en déposant à leur embouchure une grande partie de ce qu'ils charrient des montagnes dont ils descendent, et des terres sur lesquelles ils passent; par ce moyen ils forment ces nouveaux continents qu'on appelle de nouvelle alluvion: en déposant continuellement au fond du canal qu'ils parcourent, ils élèvent les lits des canaux jusqu'à l'horizon des campagnes; alors les eaux, ne pouvant plus y être contenues, cherchent un plan incliné pour couler, et ne manquent pas de préférer le plus court qui est le plus droit; alors, par la gravité de leur masse et la rapidité accélérée, elles franchissent tout obstacle, entraînent tout ce qui s'oppose à leur marche, et se rendent à la mer. Les déluges d'Ogygès et de Deucalion ne furent probablement que des rivières qui avaient changé de direction, inondé des terres basses, et submergé des villes et des villages qu'elles rencontrèrent sur leur route.

Il paraît que cette importante vérité cosmogonique n'a pas échappé aux mages de l'Égypte: ils en faisaient un mystère au peuple, qui n'était pas plus éclairé sur ses intérêts qu'il ne l'est aujourd'hui; ils l'obligeaient à des travaux immenses et pénibles, soit en creusant le lit du Nil, soit en ouvrant de nouveaux canaux, pour conserver au fleuve une profondeur constante, et pour élever en même temps l'horizon des terres avec ce qu'ils en retiraient du fond: c'était toujours en célébrant quelque fête, ou pour plaire à quelque divinité que cela se faisait. La science mystérieuse des hiéroglyphes, leur polythéisme, aussi bizarre à nos yeux, ne tenait peut-être qu'à cette grande vérité, et n'avait pour but que de diriger le peuple vers son bonheur sans l'effrayer.

Le dépérissement de tant de villes, jadis très célèbres et très florissantes, et dont les restes misérables et ignorés sont épais dans les déserts, n'est que l'effet de la cessation des travaux des anciens. Le Delta, qui est un de ces nouveaux continents formés par des atterrissements systématiques des rivières, ne nous dédommage pas des pertes que nous avons faites par cette négligence. Il resterait à voir à quoi nous sommes exposés en abandonnant le Nil à soi-même. Je n'entrerai point dans le détail d'une matière si vaste, qui n'est pas de mon ressort, et qui demande tant de connaissances et d'observations; il me suffit de faire part d'une idée qui m'est passée par la tête en regardant le Nil.

J'aurais voulu donner des observations météorologiques; elles seraient de beaucoup d'utilité à la médecine; mais, faute d'instruments nécessaires, je n'en puis rien dire: je puis seulement assurer que les changements qui se sont tour-à-tour succédés dans l'atmosphère ont eu une influence marquée sur la constitution des maladies. Les vents septentrionaux soufflent avec assez de constance et de force pendant environ neuf mois de l'année; la pluie est tombée plusieurs fois cet hiver, toujours accompagnée d'orage; j'ai entendu le tonnerre gronder souvent, mais seulement dans le jour; j'ai observé l'air s'embraser fréquemment par quelque météore; et à la retraite des eaux il y a des brouillards très épais, comme en Europe, et les rosées tombent avec une grande abondance.

L'Égyptien, enveloppé dans sa longue robe bleue ou noire, la barbe longue, la tête entourée d'un gros turban, tantôt rouge, tantôt vert, et plus souvent blanc, a généralement un aspect fier et imposant; sa physionomie est prononcée, sa taille avantageuse, le corps musculeux et bien dessiné; il a les yeux noirs et vifs, les dents blanches, une voix forte et sonore; il semble annoncer qu'il vit dans un pays sain, mais qui n'est pas libre: il est rampant, astucieux, menteur, et sans courage. Les femmes ont les traits du visage plus adoucis, mais sans délicatesse et sans expression; leur corps est souple et pliant; les bras et les mains sont bien arrondis et potelés; leur démarche est agréable, mais leur sein est flasque et pendant: elles sont bien loin d'avoir les grâces et les charmes de nos Européennes.

L'habitant de l'Égypte est laborieux sans être actif; il ne manque pas d'adresse et d'imitation: ses facultés intellectuelles ne sont pas exercées, et portent l'empreinte d'un gouvernement oppressif, et d'une religion superstitieuse et intolérante.

Le peuple, sain, robuste, borné dans ses besoins, vivant sous un ciel constamment serein, s'abandonne facilement à la gaieté; mais le riche, sybarite, fainéant, tourmenté souvent par l'ambition, conserve un maintien grave et imposant: il est extrêmement soupçonneux et curieux.