Les hommes sont libidineux et jaloux au plus haut point: ils deviennent souvent impuissants à l'âge de quarante ans. Les femmes sont très fécondes; la stérilité est rare. L'onanisme est peu connu; mais le vice qui contrarie les vues de la nature est très usité, singulièrement parmi les grands: les chrétiens ne sont pas à l'abri de ce reproche.
La menstruation commence de dix à douze ans, et finit de trente-cinq à quarante. Les pâles couleurs et toutes les indispositions qu'elles entraînent à leur suite sont fréquentes chez les Turques, très ordinaires chez les chrétiennes, qui mènent les unes et les autres une vie fort peu active, et restent toujours enfermées dans leurs maisons.
Le terme de la vie est comme en Europe; cependant on voit beaucoup plus de vieillards et mieux portants: les hommes de cent ans sont fréquents; et on en voit jusqu'à l'âge de cent vingt ans marcher dans les rues sans soutien et sans bâtons. Les femmes ne conservent pas longtemps leur fraîcheur, et à trente ans elles ont les marques de la vieillesse sur la figure. Peut-être commencent-elles trop tôt leur carrière; mais la meilleure raison sont les fatigues qu'elles éprouvent, et leur mauvaise nourriture.
Il est impossible d'être plus sobre que l'est l'Égyptien; en général, un peu de pain, des dattes et du fromage salé, des fèves, quelques racines dans l'été, les pastèques, forment toute sa nourriture. Le riche met sur sa table du mouton, des poulets, du riz, et quelques friandises, et mange fort peu. Leurs mets sont apprêtés avec beaucoup d'aromates, et presque sur tout ils pressent des limons. Riche ou pauvre, tout le monde fume la pipe et boit le café avec beaucoup de volupté; ils en font un véritable abus: la boisson ordinaire est la bonne eau du Nil.
Malgré tant de sobriété, malgré la fécondité des femmes, et la salubrité du climat, il est de fait que l'Égypte, et singulièrement le Kaire, dévore la population. Il y en a deux causes principales, la peste, et le rachitis. La première de ces maladies enlève quelquefois le tiers de la population du Kaire. L'ignorance et l'insouciance n'ont cherché à lui opposer aucune digue, pas même l'isolement pratiqué par les Francs avec succès. Au moment où j'écris, cette maladie s'est déjà développée à Alexandrie dans différents militaires; et nous aurons en conséquence sur cet objet des observations qui répandront beaucoup de jour sur cette matière peu connue; car on doit tout attendre du courage et de l'instruction des médecins mes collègues. La seconde maladie, que je regarde comme un grand agent de destruction, le rachitis, enlève une grande quantité d'enfants depuis un an jusqu'à trois ans. Comme il n'est ici question que de réunir des observations, je n'examinerai pas s'il est plus probable que cette maladie soit ancienne que nouvelle, non plus que les rapports qu'elle peut avoir avec les maladies vénériennes: sans vouloir de même assigner les causes, peut-être encore fort cachées, du rachitis, j'observerai cependant que les enfants sont très mal nourris, que les femmes les font téter tout le jour et au-delà de deux ans, et que c'est toujours vers cette époque que la maladie se déclare. On la regarde avec superstition; c'est l'effet d'un sortilège, des regards jaloux ou empoisonnés de quelque ennemi. On est surpris, d'après ce que je viens de dire sur la manière dont cette maladie est généralement répandue, de voir que les vices de conformation qui en sont les suites ordinaires ne sont pas très communs dans l'Égypte: cela doit sûrement tenir à la liberté dans laquelle on élève les enfants, que l'on n'entoure jamais de liens, qu'on laisse agir et se développer à leur gré, et qui passent leur vie à jouer en plein air.
La petite vérole fait aussi de temps en temps de grands ravages. On ne peut ici s'empêcher de faire quelques réflexions. L'histoire nous porte à croire que la petite vérole a passé d'Asie en Europe dans le temps des croisades, et de celle-ci dans l'Amérique dans le temps que Ferdinand Cortès conquit le Pérou. Rhazès est un auteur classique sur cette maladie, et le traitement reçu dans les lieux où il aurait pu germer des souvenirs de ses leçons est absurde et meurtrier. À quelles ténèbres le monde se trouve-t-il livré! L'Europe seule est éclairée sur cet objet, et elle ne l'est complètement que depuis l'époque peu reculée de l'introduction de l'inoculation, dont l'idée lui est venue de la Géorgie. Au Brésil, la petite vérole est mortelle pour le plus grand nombre; dans l'Amérique méridionale, elle fait les plus grands ravages; en Barbarie et dans le Levant, on a calculé que sur cent malades il en meurt communément plus de trente. Quand y aura-t-il au moins une hygiène publique et liée aux constitutions politiques, s'il n'est pas encore permis d'espérer une thérapeutique ou un corps de principes et d'axiomes curatifs du même genre?
La cécité est commune en Égypte: elle est l'effet des ophtalmies répétées, et souvent mal traitées; la trop grande vivacité de la lumière, le sable brûlant qui voltige dans l'air, et qui se porte aux yeux, forment dans cette partie délicate et sensible de notre corps un point d'irritation, et deviennent les bases principales de ces fréquentes ophtalmies. Quelquefois la maladie est compliquée, et plus difficile à traiter; quelquefois encore elle est symptomatique de la gastricité ou de la suppression de la dysenterie; je l'ai vue quelquefois enfin se soutenir sans autre cause que l'atonie de l'estomac. Cette maladie attaque également les gens de la ville, de la campagne, et du désert; elle ne respecte ni âge ni sexe: cependant elle n'a rien d'extraordinaire. Il faut faire beaucoup d'attention pour la bien traiter: un préservatif reconnu, c'est de se coucher la nuit bien couvert, les yeux bandés, et la tête chaude.
Les maux de dents ne sont pas ordinaires: la surdité est presque inconnue. Une maladie très fréquente est l'asthme, qui tient, à ce que je pense, à la poussière qu'on avale en respirant, et à l'abus de la pipe: elle est difficile ou impossible à guérir, et finit toujours par une mort subite, comme j'ai eu occasion de l'observer bien des fois.
On voit beaucoup de hernies de toute espèce, singulièrement ombilicales, qu'on abandonne à la nature. Les Égyptiens vivent longtemps avec de telles incommodités, sans se montrer trop gênés, et sans croire qu'il existe des moyens qui pourraient les soulager: quand on leur en parle, ils répondent Ma cha Allah, (la volonté de Dieu), et les voilà tranquilles et patients!
Quoique le peuple boive l'eau du Nil trouble, sans qu'elle soit auparavant reposée, il ne connaît point ou peu la gravelle ou la pierre. Les hydrocèles sont communes.