On ne voit guère les paralysies que dans les extrémités inférieures, jamais à la suite de l'apoplexie: l'épilepsie est plus fréquente, singulièrement parmi les femmes, qui sont, comme en Europe, souvent tourmentées par des convulsions: c'est toujours le diable qu'elles croient avoir dans le corps. Les prêtres se gardent bien de les désabuser; la plupart d'entre eux sont assez ignorants pour y ajouter foi eux-mêmes: ainsi les amulettes et les exorcismes sont les remèdes les plus recherchés; il y a des sortes de chapelets d'amulettes dont chaque grain a une vertu spécifique.
La médecine, cette science si difficile, qui demande la réunion de tant de connaissances, et qui suppose dans ceux qui la pratiquent une éducation si soignée, n'est en Égypte qu'un empirisme aveugle et brutal, confié à des barbiers ignorants, et, par conséquent, présomptueux; tout ce que savent et ce qu'ont retenu ces médecins bâtards de la science des Avicenne, des Rhazès, des Aly-A'bbas, et de tant d'autres illustres médecins, se réduit à quelques opérations chirurgicales, telles que des saignées locales, dont ils abusent souvent, et presque toutes les fois qu'il faut du discernement pour les employer. Ils font un grand usage du feu, qu'ils appliquent sur la tête et sur toutes les parties du corps, souvent avec avantage; ils emploient aussi avec succès un bouton de feu entre le doigt indicateur et celui du milieu dans des fièvres, que je crois doubles, tierces et subcontinues; ce qui rentre dans les méthodes perturbatrices.
Je me suis livré à des réflexions et à des observations qui pourront paraître et qui sont à la vérité un peu éloignées du titre d'une topographie particulière placé à la tête de cet écrit; mais j'ai cru pouvoir et même devoir le faire pour rentrer dans l'esprit et le but du travail physico-médical sur l'Égypte, recommandé aux médecins de l'armée d'Orient par la circulaire du médecin en chef, du 25 thermidor an 6.
ESSAI
Sur la topographie physique et médicale de Damiette, suivi d'observations sur les maladies qui ont régné dans cette place, pendant le premier semestre de l'an VII,
par le citoyen Savaresi, médecin ordinaire de l'armée.
Damiette est située sur le bord oriental de la branche Phatnitique du Nil, à deux lieues de la mer, dans une presqu'île, qui est formée par le fleuve, par la mer, et le lac Menzaléh, qui se trouve à l'est, et à un quart de lieue de la ville. Elle est plus orientale que le Kaire; et les chaleurs y sont plus modérées, étant au 31° 25' 53" de latitude boréale, et au 29° 29' 15" de longitude, méridien de Paris. Un grand canal baigne ses murs, et un autre partage sa longueur en travers, laquelle s'étend du nord, où sont les tombeaux, au sud. Son territoire est couvert de rizières, et arrosé par une infinité de canaux; conséquemment les fièvres intermittentes y règnent l'automne, comme dans le Piémont et la Lombardie. Les insectes de toute espèce s'y multiplient considérablement, surtout les cousins, dont la piqûre produit une tumeur grosse comme la moitié d'une noisette, semblable à celle de la fièvre nommée par les nosologistes pemphigus. Dans le Delta, et vis-à-vis Damiette, il y a le village de Sénaniéh, qui est entouré de marais produits par l'inondation: tout près, il y a des tombeaux mal bâtis, sur lesquels les chiens vont fouiller, et déterrent les cadavres. Ces deux inconvénients sont très nuisibles, parce que les vents occidentaux portent dans la ville les miasmes qui s'en exhalent, et peuvent être la source de plusieurs maladies. Toutes les maisons de la ville et des villages environnants ont la surface de leurs murs enduite de sel marin ou de muriate de soude, et généralement toutes les plantes sont un peu salées: la raison de cela est que le terrain contient beaucoup de sel, et en plusieurs endroits on le voit recouvert de croûtes salines.
Il y a quelques années que l'on appauvrit les eaux de la branche Phatnitique par l'agrandissement du canal de Ménoùf. Il ne pouvait en résulter que des malheurs: effectivement, les eaux de la mer remontèrent jusqu'au village de Farscour, et le terrain de Damiette en fut inondé. J'attribue à cela cette production abondante de sel, ainsi qu'aux eaux du lac Menzaléh, qui sont salées, et communiquent avec les canaux d'eau douce.
Les campagnes de ce pays-ci sont toujours verdoyantes, et la terre ne se lasse jamais de nourrir les végétaux. La culture du riz attire les plus grands soins des agriculteurs; on en voit des champs partout: il faut dire aussi que le riz de Damiette est le plus estimé de l'Égypte, et qu'il forme le principal objet du commerce de cette ville. On sème encore du froment, de l'orge, du lin, et du maïs, mais pas en grande quantité. Les légumes les plus communs, et qui servent de nourriture ordinaire pour les pauvres, sont les pois chiches et les fèves; les haricots sont plus rares, et il n'y a que les riches qui en mangent. Les aubergines, les poivres longs, les concombres, les melons, les choux, les bettes, les choux-fleurs, la laitue, la roquette, le pourpier, et autres plantes potagères, se cultivent dans les jardins; on trouve dans ces mêmes lieux beaucoup d'orangers, de citronniers, de grenadiers, et de pistachiers, que, suivant Pline, l'empereur Vitellius transplanta de Syrie en Italie. Le navet, les petites raves, et la racine de colocasse (arum colocasia L.) sont des mets délicieux pour les habitants du pays: cette dernière est un peu aigre, et quand elle est préparée elle a le goût de la pomme de terre. Il y a différentes espèces de dattes, et d'une excellente qualité: les cannes à sucre y sont en abondance; les femmes, et les enfants en font une grande consommation.
Le lac Menzaléh est d'une étendue immense, et en général il est peu profond: son eau n'est pas salée dans tous les points; il y a des endroits dans lesquels elle est potable, et dans d'autres elle est saumâtre. Pendant l'hiver, lorsque les vents du sud soufflent avec impétuosité, les eaux coulent dans la mer, découvrant un grand espace de terre, laissent des marais, et font paraître des islots. Le territoire de Lesbéh, village à une lieue de Damiette, et à la même distance de la mer, nous offre toutes ces variations. Ce lac est très poissonneux, et communique avec la mer par deux embouchures: sur ses bords on fait la chasse des canards, et de différents oiseaux qui ne sont pas amphibies.
La formation du sol des environs de Lesbéh mérite l'attention des géologistes. J'ai réitéré souvent mes recherches sur cet objet, et le résultat en a été toujours le même: ayant remué la terre, et ensuite fouillé jusqu'à trois pieds de profondeur, j'ai observé constamment qu'elle était composée de trois stratifications de différentes substances terreuses, c'est-à-dire une de petites pierres ponces, que les Italiens appellent lapillo, la seconde de coquillages, et la troisième de sable, dans lequel on trouve des pétrifications de crustacés, et de poissons. J'ai ramassé encore des productions volcaniques, des morceaux de quartz de spath, et de feldspath, et des scories naturelles qui ressemblent à celles des anciennes éruptions du Vésuve, et de l'Etna. Je suis persuadé que ce pays-ci a été volcanisé, comme tous les autres, et que ces observations répétées par un habile lithologiste peuvent détruire les conjectures de certains physiciens, et éclaircir la théorie de la création des terres de la basse Égypte, et surtout de celles qui existent entre Lesbéh et la mer.
Les principaux vents qui dominent ici sont ceux du nord, de l'ouest, et du sud. Les vents septentrionaux, que les anciens ont appelés etesii, ont fini de souffler vers la moitié de vendémiaire an 7, et ont repris vers la fin de ventôse. Les vents méridionaux ont remplacé les premiers, et ont duré jusqu'à pluviôse; en outre, ils ont soufflé alternativement avec le vent d'ouest. Les dauphins, nommés derphin par les Arabes, δελφιϛ ou δελφιν par les Grecs, sautent sur le Nil; et viennent jusqu'à Damiette en poursuivant les poissons de mer qui s'introduisent dans la rivière quand le vent manque, ou que le vent du nord est léger. Les sycomores, qui sont les arbres les plus gros de l'Égypte, et qui résistent fortement aux vents, sont tous courbés vers le midi. Quelquefois les vents du sud éclipsent le jour, emmènent le brouillard, ou remplissent l'atmosphère de poussière, et produisent des ouragans qui durent quatre ou cinq minutes. Comme les maladies changent selon les vents, les observations météorologiques sont très nécessaires pour les médecins.