Je crois l'ophtalmie d'Égypte endémique; et voici les raisons sur lesquelles je fonde cette opinion.
Les campagnes de l'Égypte sont d'immenses plaines où la lumière est très vive; leur terrain est sec, friable, et brûlant, particulièrement l'été; il est argileux et crayeux, contenant le nitrate de potasse tout formé, le natron, et le muriate de soude; les jours sont brûlants et sereins, et les nuits fraîches, humides, et nébuleuses. Il est évident que ces circonstances physiques réunies doivent nuire aux yeux des animaux sur lesquels elles exercent leur action, et doivent agir en stimulant; ce qui attire le concours des humeurs, rompt l'équilibre du ton naturel de la partie en l'augmentant ou en le diminuant, ce qui fait naître l'ophtalmie sthénique ou asthénique. En effet, ce qui frappe le plus en Égypte un voyageur, c'est de rencontrer un nombre prodigieux d'aveugles ou de personnes affectées de maladies des yeux. L'ophtalmie attaque également les riches et les pauvres, les habitants des villes et ceux des campagnes. L'histoire nous apprend aussi que plusieurs des Pharaons moururent aveugles. Les animaux ne sont pas plus exempts que les hommes des maladies des yeux; la plupart des chiens sont aveugles ou borgnes, et beaucoup d'ânes, de chevaux, de bœufs, et de chameaux, ont les yeux tachés ou légèrement affectés. Je conclus de la réunion de tous ces faits, assez faciles à vérifier, que l'ophtalmie est endémique dans les pays arrosés par le Nil, et augmente dans les saisons chaudes, c'est-à-dire depuis le commencement de l'été jusqu'à la fin de l'automne.
Quelques-uns ont prétendu que les peuples qui se nourrissent de riz, ou qui en font un grand usage, comme les Égyptiens, sont sujets à cette maladie. S'il en était ainsi, les Italiens, et surtout les habitants de la Lombardie, qui en mangent deux fois le jour, devraient être incommodés de la même endémie. Cette opinion se trouvant encore démentie par l'exemple de plusieurs autres peuples ne demande pas une plus longue réfutation.
On compte ordinairement parmi les causes de l'ophtalmie une terre ou poussière nitreuse qui abonde en Égypte. Nous devons entendre par cette manière de s'exprimer les sels neutres produits par la combinaison de l'acide nitrique avec un alkali fixe ou une terre simple, qui, comme ils absorbent l'humidité de l'atmosphère, excepté le nitrate de potasse, ne peuvent se maintenir dans l'état neutre sous forme de poussière. Nous savons en outre que l'acide nitrique a plus d'affinité avec la barite et avec la potasse qu'avec la soude et les autres terres primitives; c'est par conséquent le nitrate de potasse qu'on a mal à propos appelé poussière nitreuse: je ferai bientôt voir que ce sel ne nuit point aux organes de la vue.
L'argile qui a l'alumine pour base, et la craie qui est une combinaison de l'acide carbonique avec la chaux, sont deux substances terreuses extrêmement répandues sur le sol de l'Égypte. L'expérience prouve que ces deux substances et leurs bases occasionnent sûrement l'ophtalmie. En effet je les ai introduites, après les avoir pulvérisées, dans les yeux de divers chiens, qui devinrent presque aveugles le lendemain de l'opération. J'ai éprouvé le nitrate de potasse sur divers autres chiens, et il n'a occasionné aucun mal. J'ai vu deux grenadiers se jeter, en plaisantant, de la chaux, qui porta sur leur visage et entra dans leurs yeux; ils eurent une ophtalmie qui les obligea de venir à l'hôpital, où je les traitai et les guéris: ces faits sont convaincants.
Presque tous les maçons de l'Égypte ont mal aux yeux, parce que dans leur travail mal entendu ils manient continuellement la chaux ou respirent dans une atmosphère chargée de molécules calcaires, crayeuses, argileuses. Les maçons d'Europe qui travaillent différemment sont peu sujets aux mêmes maladies.
On pourrait accumuler les exemples; mais cela contrarierait la brièveté que je me suis proposée.
Division nosologique de l'Ophtalmie.
L'ophtalmie est sthénique ou asthénique, c'est-à-dire née de l'excès ou du défaut de ton. Il n'y a qu'une espèce appartenant au premier genre, que je nomme inflammation du bulbe de l'œil; il y a deux espèces appartenant au second genre, que je distingue en inflammation des tarses, et inflammation de la conjonctive: chacune de ces trois espèces est caractérisée par des symptômes qui lui sont particuliers.