Boniface Laferté, qui nous le raconta, vit ce liard, ces danses et ces poux.

La danse des Dénés ne rencontra que peu d’opposition chez les missionnaires, qui se contentèrent de la détourner de sa signification païenne. C’eût été trop entreprendre que d’abolir ce divertissement qui passionne les sauvages, au temps de leurs fêtes et de leurs réunions générales, et qui, durant des jours et des nuits, harasse les exécutants et les induit au lourd sommeil, bien plus qu’au relâchement des mœurs. Les hommes dansent ensemble, les femmes aussi; et, si le mélange des âges et des conditions se fait, on y reste aux antipodes de certaines danses raffinées et dégoûtantes de notre civilisation. Au plus, se tiendra-t-on par la main pour former le cercle. Cette description d’un missionnaire est parfaite:

Mais quelle danse! Qu’on se figure une foule de tout âge et de tout sexe, depuis l’enfant jusqu’au vieillard, trottinant en cercle autour d’un grand feu, les uns à côté des autres, le corps voûté et leur couverture placée sur la tête ou drapée autour du corps. Ils sautent lourdement, en accompagnant leur mouvement rotatoire de convulsions d’épileptiques. En même temps, ils hurlent des ah! ah! des eh! eh! et des eyia! eyia-a! à fendre la tête, aspirant violemment ces syllabes, comme si la respiration leur manquait tout à coup. Dans ces mouvements, ils imitent les gestes et les allures de l’ours, qui joue un grand rôle dans leurs légendes... Toutes ces noires et fantastiques figures, qui tourbillonnent dans une demi-obscurité, passent et repassent devant le feu comme des ombres chinoises; leurs cris lugubres, qui vont toujours crescendo, sont répétés par les échos et ajoutent au caractère sauvage de cette danse.

L’archidiacre Hunter passa un mois au fort des Liards, en 1858, au désespoir du Père Grollier. Mais il n’eut aucune emprise sur les sauvages. Le Père Grollier avait eu le temps d’instruire plusieurs de ceux-ci, qui s’étaient trouvés, avec les barges, au fort Simpson, et de les styler au combat.

Une femme surtout, fameuse dans le Nord, la «bonne femme Houle», que le Père Grollier vit aussi, se chargea de l’ouvrage.

Métisse française de haute lignée, implacable matrone, vêtue de peaux de bête, une longue dague fichée à la ceinture, elle terrorisait Blancs et Peaux-Rouges, et menait à sa guise tous ses maris. Aussi la Compagnie de la Baie d’Hudson avait-elle tenu à l’engager, à tout prix, comme son bully en chef, sur le trajet du fort des Liards au fort Simpson. Debout à l’avant de la barge, elle n’avait qu’à émettre des ordres et tancer l’équipage.

La femme Houle ne vécut d’abord qu’en païenne. Mais elle se souvenait d’avoir entendu, toute petite, certaines paroles de son grand-père, touchant une religion que prêcheraient un jour des hommes à robe noire; et elle n’eut pas plus tôt entendu dire que M. Thibault avait apporté la Bonne Nouvelle au Portage la Loche, qu’elle prit congé de la Compagnie, afin d’aller voir à la Rivière-Rouge (Saint-Boniface), ce qu’il en était. Elle revint, l’année suivante, instruite, baptisée, déterminée à employer au service de Dieu le prestige et la force qu’elle avait autrefois abandonnés au service du démon. Elle était devenue le modèle de la fidélité conjugale et de la tendresse maternelle. Mais la dague brillait toujours à son flanc.

Que pouvait Hunter, devant une telle puissance?

Plus tard, lorsque Kirby se présenta pour détruire l’œuvre du Père Gascon, il la trouva à son tour devant lui, toujours debout et armée. La «bonne femme» s’en prit surtout, unguibus et rostro, au onzième commandement que le malvenu apportait: «Marie, ne la prie point». Elle plaida la cause de la Sainte Vierge avec des lumières et des élans qui étonnaient les missionnaires.

En 1860, arriva le Père Gascon, premier missionnaire du fort des Liards.