Le commis du fort, Joseph Mercredi, bon métis français, qui fut toujours l’ami et le protecteur des prêtres, au Fond-du-Lac, ne voyant pas arriver le Père Grollier pour la fête, s’en inquiéta. Il laissa cependant s’écouler une autre journée. Convaincu alors qu’un malheur était arrivé, il munit de fusils et de tam-tams une patrouille de sauvages, leur donnant la consigne de faire du bruit dans toutes les directions, afin d’attirer l’attention du Père, et de tirer une fusillade de tant de coups, lorsqu’ils le retrouveraient.

Joseph eut lui-même l’honneur de faire l’heureuse découverte. Il allait, depuis deux jours, fouillant tous les buissons, interrogeant tous les arbres, quand il remarqua les pistes fraîches d’un ours. Il les suivit jusqu’au moment où, dans leur direction, mais plus loin, il aperçut, sous un sapin, une forme noire, écrasée sur elle-même. «Voilà mon ours, pensa-t-il, encore engourdi au sortir de sa bauge d’hiver.»

Il épaula son fusil, chargé d’une balle.

Comme il allait presser la détente, il remarqua, dans la masse noire, un mouvement insolite chez les ours. Baissant l’arme, il s’avança prudemment, prêt à faire feu.

C’était le Père Grollier, en soutane, dépouillé de son habit de peau de renne. Son bras passait et repassait convulsivement devant sa figure. Il avait mangé l’un de ses mocassins, à en juger par les lambeaux de cuir pris entre ses dents. Il était sans connaissance, émacié à faire peur.

Joseph parvint à faire boire un peu de bouillon de poisson au missionnaire; puis il le plaça près d’un feu, et lui frictionna les membres. Les fonctions vitales se rétablirent; mais l’usage de l’intelligence ne revint qu’au bout de quinze jours.

Un asthme, dont le Père Grollier n’avait ressenti encore que de légères atteintes, l’étreignit depuis ce temps, sans lui laisser de répit.

Mais l’apôtre marcha quand même.

En 1858, il laisse le lac Athabaska, et débarque au Grand Lac des Esclaves, le 22 juillet, pour établir définitivement la mission Saint-Joseph.

Trois semaines après, passe l’équipage de la Compagnie de la Baie d’Hudson, avec le Père Eynard et l’archidiacre anglican Hunter. Sans balancer, il remet la mission Saint-Joseph au Père Eynard, et se jette aux trousses de celui qu’il appelle «l’homme ennemi». Il réussit à prendre place sur la barge même qui emporte le ministre.