[23] La rivière au Sel, où Beaulieu eut la charge d’un fort-de-traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson, est un affluent de rive gauche de la rivière des Esclaves. Elle descend des collines Buffalo, et s’alimente de ruisseaux, salins comme elle-même. A quelque cinquante kilomètres plus haut que son embouchure, on trouve des plaines toutes nues, au milieu des bois touffus, et couvertes de sel en couches blanches, assez profondes parfois. L’eau qui a déposé ces couches sort directement, par de nombreuses sources, de collines de sel gemme, et donne à l’analyse 26 0/0 de sel pur.

D’autres rivières au Sel se jettent dans le Mackenzie, du côté du fort Norman. Ce don de Dieu à ces pauvres régions est une richesse qui ne manquera jamais, par conséquent, à la table du missionnaire.

[24] La lettre pastorale de S. G. Mgr Béliveau récapitule ainsi l’état actuel de l’ancien vicariat apostolique du Nord-Ouest:

«Cette modeste mission de la Rivière-Rouge, fondée en 1818, s’est développée au point de se subdiviser, non seulement en diocèses, mais en provinces ecclésiastiques: la province de l’Orégon, qui est passée depuis aux Etats-Unis, la province de Vancouver, la province d’Edmonton, la province de Régina, la province de Winnipeg, enfin la province de Saint-Boniface. Nous trouvons dans ces territoires une population catholique qui se chiffre à plus de 300.000 fidèles. Nous y comptons 13 évêques, 338 religieux de différents ordres, 262 prêtres séculiers, et 1.580 religieuses réparties en différentes communautés.»

[25] En passant au Portage la Loche, qui se trouve sur le chemin de l’Ile à la Crosse au lac Athabaska, le Père Taché s’arrêta pour donner une courte mission aux néophytes de l’endroit, que M. Thibault avait instruits. Comme il hésitait encore à se risquer dans l’éloquence montagnaise, il pria un trappeur, d’intelligence et de mœurs éprouvées, Antoine Morin, de lui servir d’interprète. Antoine traduisait à la satisfaction de tous. Mais voici qu’au fil d’un sermon le Père Taché se trouve conduit à parler de la chasteté. Il lance le mot et recommande la vertu en question, «vertu, dit-il, qui demande beaucoup de précautions, de prudence, de défiance de l’ennemi, de réserve vis-a-vis des personnes du sexe, etc.» Le brave Antoine, qui, sans doute, pratiquait lui-même la chasteté à la façon du bourgeois de Molière, faisant de la prose sans savoir que c’en était, pérore là-dessus, avec la même assurance que sur le reste:

—Le Père, explique-t-il, dit qu’il faut faire la chasse d’été. Nous ne devons donc pas nous contenter de la chasse d’hiver, paresseux de Montagnais que nous sommes. Mais attention, mes amis! La chasse d’été est bien difficile: il faut beaucoup de précautions pour approcher les orignaux dans le bois, car ils entendent de loin. Et puis, défiez-vous de l’ennemi, le dénédjéré, qui vous guette partout dans les broussailles. Fuyez, si vous le voyez. Et puis encore, il ne faut plus emmener les femmes avec nous à la chasse d’été, de peur qu’elles ne mangent les muffles des orignaux et que nous ne puissions plus rien tuer alors... Tout de même, c’est dur ce que dit le petit Père, car c’était bien commode, les femmes, pour faire sécher la viande au soleil, quand les hommes avaient fini de tuer! Mais, que voulez-vous, le Père a parlé: il faut faire ce qu’il nous dit...»

Cette aventure apprit de bonne heure au Père Taché qu’il est parfois difficile de n’être pas au-dessus de son auditoire.

[26] Mgr de Mazenod, qui était de l’ancienne noblesse française, en avait gardé le tutoiement d’amitié.

[27] Le système économique de Mgr Faraud était l’allocation fixée d’avance. Il comptait sur l’esprit de sacrifice de chaque missionnaire pour l’accepter, tel qu’il l’imposait. Il écrit à l’un d’eux: «En fixant à chaque mission une allocation annuelle, proportionnée à nos ressources probables, j’avais plusieurs choses en vue: 1º accoutumer chaque directeur à veiller à ses affaires; 2º empêcher qu’on fît des demandes au hasard; 3º éviter les mécomptes, en retranchant, pour équilibrer recettes et dépenses, certains articles non absolument nécessaires; 4º éviter que l’insouciance possible des uns ne privât les autres de leurs droits; mais, en sous-main, je voulais réserver une poire pour la soif, afin de pourvoir aux nécessités imprévues et aux déficits, inévitables en certains cas. Dieu a béni jusqu’ici nos efforts (1885), et j’ai la consolation de voir, après avoir bouché tous les vides, que notre barque continue à voguer à pleines voiles, tandis que d’autres vicariats, mieux placés que nous, sont aux abois, et menacés de banqueroute. Que chacun soigne sa petite barque avec le soin que je mets à veiller sur celle qui les contient toutes, et, sous l’œil de Dieu, nous voguerons longtemps en sûreté... Quoiqu’il me soit bien pénible de vivre si éloigné de ceux que mon cœur aime avant tous et du centre de nos œuvres, je n’oserais regretter le devoir rigoureux qui me retient depuis longtemps à la porte (le lac la Biche), parce qu’il me paraît évident que, si je n’avais pas été là, cette porte serait fermée pour toujours, et que c’en serait fait de nos chères missions.»

[28] Jamais Mgr Faraud n’écrivit une lettre à ses missionnaires, n’eût-elle eu pour objet que des affaires sèchement matérielles, sans la relever de vues surnaturelles. Ainsi ces encouragements au Père Ducot, en lui envoyant l’état de son allocation: «...Quelque difficile que soit la position que vous occuperez, gravez fortement dans votre esprit que sans Dieu vous ne pouvez rien, et qu’avec Lui vous pouvez tout. Que la soif ardente des âmes, qui ont coûté si cher à notre très doux et très aimable Sauveur, ne vous quitte pas. Il pourra se faire, et même il se fera souvent, dans votre solitude, que la matière ouvrable que vous convoitez vous manquera, à l’extérieur: vous pourrez toujours trouver en vous-même le moyen de satisfaire votre désir du bien. Nous sommes les ouvriers des âmes: nous devons vouloir partout et toujours travailler à leur salut, à leur sanctification. Or, nous sommes toujours sûrs de nous trouver nous-mêmes. Dieu tire plus de gloire d’une seule âme vraiment sainte que de mille indifférentes ou moins saintes. En vous sanctifiant de plus en plus, vous atteindrez au mieux le but de votre vocation... Allons, continuez à faire l’impossible pour retirer les pauvres âmes des griffes de Satan. Vous faites un travail trop pénible. La récompense sera proportionnée. Bon courage!...»