Ce qu’il me fallait, à présent, pour éclairer mon cerveau, c’était quelques petits animaux sautelant autour de mes jambes. Je pensais à un singe ou à un chien :
— Pourquoi pas me marier, avoir des enfants ? Trouver une bonne petite fille de pêcheur, née native de Sein où les femmes sont belles, dit-on, lui abandonner le lopin de terre à gérer, une vache, des poules, et l’aller surprendre dans sa maisonnette tous les quinze jours. Au bout d’un an, je serais gardien-chef, c’est plus que certain, avec double paie et repos d’une semaine tous les mois en pays de chrétiens. Les Bretonnes bretonnantes connaissent la corvée de l’attente, les longues nuits solitaires, ne se plaignent jamais du vent qui souffle, et c’est un honneur pour elles que d’être la compagne d’un gardien-chef, sur la côte ou dans les îles.
Mes serins me conduisaient loin avec leurs disputes de petits mâles qui s’embêtent à se tuer. Voilà que je pensais mariage. Moi, Jean, le pauvre bougre de déshérité. Tout en faisant ma toilette à mon tour, mais sans gaspiller l’eau douce, je me disais que j’étais un brave garçon corps et cœur, bien tendre de caractère, pas trop enclin aux boissons, pas querelleur, pas rechigneur et comprenant souvent des choses par-dessus ma condition. Je ne crânais pas beaucoup dans la vie, mais lorsqu’on est né au hasard de la fourchette, on ne peut pas se sentir bien fier de soi.
Je n’étais pas vilain, physiquement, quoique maigre, j’avais de bons yeux gris, des dents blanches, des cheveux bruns comme tout le monde, quoi, et si j’étais porté un peu sur le sexe, c’est que des filles aimables me prenaient moins cher qu’à mes camarades, preuve qu’on savait m’estimer du côté du sentiment.
Oui, décidément, faudrait régler la question du sexe et le plus vite possible, car… hum… ça se gâtait !
— Pas d’histoire de jupes ! avait déclaré le patron galonné.
Un mariage, c’est de l’ordre pour toute la vie.
Et le vieux ? Est-ce qu’il avait perdu sa femme, lui, qu’il ne voulait plus sortir de son nid de hiboux ?
Par la lucarne de ma chambre de guette, une vitre ovale, très épaisse, garnie d’un filet d’acier, on apercevait la grande mer mouvante qui roulait à vous tourner l’estomac. On avait l’air en ballon, tous les points d’appui vous manquaient à la fois. On était suspendu sur le vide qui se creusait, se creusait comme pour mieux vous engloutir, et le sacré vertige montait, vous serrait la gorge, vous chavirait des pieds à la tête. On ne marchait pas, on tournait avec la mer, et, quand le vent soulevait l’eau à des hauteurs prodigieuses, il semblait soulever aussi le phare ; on le sentait vibrer du haut en bas, il se balançait, il saluait, il valsait… jamais navire en perdition n’avait exécuté de danse pareille. C’était la danse éternelle, le supplice de ceux qui ont trop voyagé à fond de cale. Maintenant on restait immobile, mais la cervelle s’embarquait, bondissait, se perdait à travers des espaces inconnus… la course à la folie…
Je regardais l’immensité, tout angoissé de tristesse. Là-bas, vers les Basses froides, un point, une voile, puis une autre : les bateaux de pêche qui tentent la passe difficile pour aller quérir les marchandises de la criée prochaine. Quatre heures du matin ! Elles luttent, pataugent un bord sur l’autre, se rangent en file, se dédoublent et les voilà parties, la toile tendue à se rompre, comme des pigeons ayant vu luire du blé sous le vert de l’herbe.