De la tour lointaine sortirent ceux de Sodome venant vers la vigne.

Ils étaient conduits par un vieillard deux fois centenaire, colosse funèbre les dépassant tous de sa tête osseuse éperdument branlante, sans cheveux, sans dents, sur laquelle retombait le bout d'une draperie de lin. Aux angles de ses membres roides s'accrochait cette draperie comme un linceul. Père, chef et patriarche, au-dessus de la troupe de sa postérité, sa tête avait l'aspect d'un astre oblong, brillant d'une clarté lunaire. Il faisait des signes à l'aide d'un bâton, ne parlant plus depuis bien longtemps. A ses côtés se pressaient ses fils aînés, hommes robustes aux larges barbes noires. L'un d'eux, qui se nommait Horeb, portait, suspendu à sa ceinture de cuir fauve, des coupes scintillantes qui s'entrechoquaient mélodieusement. Ensuite venait un groupe plus jeune composé de ceux que dirigeait Phaleg, un géant presque nu, sans poil, d'une chair unie comme un marbre veiné de rose, avec une barbe d'un roux brutal: celui-là portait sur sa tête une pyramide de corbeilles d'osier où l'on avait mis des gâteaux de froment. A une distance respectueuse, les adolescents se jouaient, vêtus de robes courtes, de ceintures ornées de broderies bizarres, et ils rejetaient leurs abondantes chevelures en arrière, leurs chevelures blondes comme des toisons de femmes. Le plus beau d'entre eux, un enfant à la bouche pourprée, aux prunelles violettes, d'une couleur dérobée au mystère des horizons, s'appelait Sinéus, et naïvement il avait festonné de fleurs son étroite jupe de peau d'agneau. Quand il entra dans la vigne, des abeilles, se détachant des grappes, butinèrent sur son épaule, des abeilles qui, le prenant pour un rayon de miel, tant il était blond, essayèrent de puiser en sa chair vierge, sans lui faire de mal.

Après avoir chanté un hymne d'allégresse, les vendangeurs commencèrent à emplir les corbeilles. Les aînés, d'un mouvement lent, toujours le même, cueillaient les raisins lourds; les plus jeunes se précipitaient, voraces, avec des cris. Un moment, le vieillard, assis au rebord de l'auge de granit, se levait, étendait son bâton, et tous arrivaient en foule pour vider les corbeilles pleines; puis le vieillard se rasseyait, hochant le front, et la troupe repartait, emportant les corbeilles vides. Les uns s'éclaboussaient malgré eux les jambes de jus vermeil, les autres volontairement se barbouillaient la poitrine. Sinéus piétinait rageusement la vendange, y mêlant des poignées de roses sauvages. Vers midi, tous étant fatigués, ils s'endormirent côte à côte, aux genoux du père, et le vieux patriarche, demeuré sur le bord de la cuve, en sa pose immobile de statue, paraissait, devant ces plantureux mâles ruisselants de vin, l'image souveraine de l'éternelle mort.

Alors, du plus prochain bouquet de figuiers surgit, à pas furtifs, une créature étrange: une femme. Elle était mince, pâle, nue, et si rousse, tellement duvetée, qu'elle semblait revêtue d'un lin immaculé brodé de fils d'or; son front se détachait de l'azur du ciel, net et poli comme une lame de glaive éblouissant; ses cheveux balayaient la terre en ramenant autour des feuilles jaunies qui cliquetaient; ses talons ronds, d'une rondeur de pêche, posaient à peine sur le sol, et elle marchait en sautant avec des allures d'animal gai; mais les deux boutons de ses seins étaient noirs, d'un noir brûlé qui faisait peur. Elle s'approcha de Sinéus endormi, mangea d'abord tous les raisins de sa corbeille, qu'il avait oublié de vider; et, les grappes dévorées bestialement, elle se coucha près de lui, rampant comme une couleuvre. Bientôt l'enfant se réveilla, ayant senti que des doigts impurs s'appropriaient ses chairs; il eut un gémissement lamentable, se leva, repoussa la femme, et à ses cris éplorés répondirent les rugissements de fureur de tous ses frères. Le vieillard se dressa, étendit son bâton contre l'intruse comme s'il avait pu voir de ses yeux de mort. Tous entourèrent la femme. C'était une de ces rôdeuses d'amour que les sages de Sodome venaient de chasser de leur ville. Dans une juste et formidable colère, des hommes de Dieu s'étaient réunis pour se débarrasser de ces démentes, qu'une fringale de passions mauvaises hantait du crépuscule à l'aurore. Se condamnant virilement à une chasteté de plusieurs années pour ne pas donner le meilleur de leurs forces, durant le temps des récoltes, à ces gouffres de voluptés qu'étaient les filles de Sodome, ne gardant que les mères en gésine et les vieilles, ils avaient répudié jusqu'à leurs épouses, jusqu'à leurs sœurs. Et elles étaient sorties des carrefours, avaient fui des rues, meurtries de coups, les seins déchirés, sans vêtement. On les avait poursuivies comme des chiennes. Lancées à travers le désert, elles s'étaient ruées vers Gomorrhe à travers les sables brûlants. Beaucoup étaient mortes dans la fournaise de la plaine. Quelques-unes vivaient en pillant les vignobles. Pourtant aucune de ces maudites ne se repentait, car leur corps, fouetté de désirs insensés, jouissait des flammes du soleil et possédait un sexe aussi ardent que les secrets dessous de la terre.

Or, voici qu'une de ces chiennes affirmait de nouveau ses appétits d'homme en s'attaquant à un enfant qui lui ressemblait.

«Qui es-tu?» lui demanda Horeb.

«Je suis Saraï!»

Sinéus se voilait la face dans son coude replié.

«Que veux-tu?» dit Phaleg.

«J'ai soif!»