LE MAUDIT (se tordant les mains): Madelon! Madelon! Ni Dieu ni foudre! Mon crime n'était donc pas encore assez grand... Moi qui espérais des preuves dans le châtiment! Je me noie, Madelon! Une eau glacée monte à ma bouche! Madelon! Tu auras les bijoux, et en échange, moi, j'aurai le doute. En présence du doute effroyable toutes les misères ne sont que délices. Madelon, couvre-moi de ta robe, j'ai froid. (Il se jette aux pieds de la Prostituée.)
LA PROSTITUÉE (radieuse, s'appuyant sur lui pour mieux regarder le ciboire): De l'or, des émeraudes, le gros diamant...
LE JUIF (lâchant le ciboire qui tombe à terre, et remettant son bonnet): De la fumée, Madame, de la fumée!... Il a voulu voler Dieu, et c'est Dieu qui le vole... Tout est faux.
UN ÉCHO (très loin): Faux!
(Évanouissement du décor et des personnages.)
LES VENDANGES DE SODOME
A cette aurore, la terre fumait comme une cuve emplie d'un moût infernal, et la vigne, située au centre de l'immense plaine, rutilait sous un soleil levant déjà féroce, un soleil pourpre à chevelure de braise qui faisait fermenter d'avance les grappes énormes, dont les grains, d'une grosseur surnaturelle, prenaient des reflets d'yeux roulants, tout noirs jaillis de leurs orbites. Poussée du fond d'un abîme bouillant de bitume, cette vigne étalait ses feuillages d'or et de sang avec une abondance de monstrueuse richesse, et ses pampres fous couraient, se tordaient comme de précieux métaux en fusion autour de ses raisins qui s'entassaient à même la molle argile, l'argile blonde, terre charnelle extraordinairement rousse dégageant des parfums de sève fraîche mêlés à de pestilentielles buées chaudes. Pareille à la bête trop féconde, qu'aucun lien ne doit entraver aux heures douloureuses des parturitions multiples, elle se roulait sur le sol avec d'effrayantes convulsions, lançant des jets furieux de guirlandes, bras implorants qui se tendaient vers le soleil, semblant à la fois souffrir et délirer d'une joie coupable mais paradisiaque, tandis que ses moelles surchauffées débordaient d'elle en l'inondant d'une rosée de larmes épaisses. Elle mettait bas n'importe où ces prodigieux fruits d'un brun lustré, velouté, mystérieuse éclosion du mortel bitume, le rappelant par leur nuance charbonneuse, leur nuance de sucre satanique distillé à travers des violences de volcan. Et de certaines grappes à demi pourries, aux grains crevant en d'écarlates fentes de lèvres, coulait une liqueur abominablement douce qui grisait les abeilles jusqu'à les tuer. Entre les nues, si rouges qu'on les eût dites incendiées, et la plaine, si jaune qu'on l'eût crue poudrée de safran, rien ne chantait, rien ne remuait; seul un bourdonnement sourd d'insectes avides faisait trépider la vigne ainsi qu'une chaudière en ébullition. Au milieu de cette forêt de rameaux d'or, dans le primitif pressoir (une auge colossale de granit brut percée d'un trou rond, comme l'autel des sacrifices humains), un lézard fabuleux, revêtu d'écailles d'un vert étincelant et dardant un singulier regard d'hyacinthe, s'allongeait énigmatique, son ventre argenté soulevé de temps en temps par une respiration haletante, ivre, lui aussi, jusqu'à mourir.
Peu à peu les nuées s'opalisèrent, blanchirent, se dépouillèrent de leurs allures de vapeurs d'incendie, se déchirèrent, s'évanouirent en blêmissant; puis le ciel se condensa en un unique soleil, l'azur prit un éclat de fer bleui brûlant silencieusement et versa des torrents de chaleur limpide. A perte de vue s'étendit ce pays de Judée où les grêles figuiers n'arrivaient pas à faire flotter de légers voiles d'ombre. Quelques-uns de ces arbres chétifs, aux feuilles digitées et velues, se déformaient en des caprices de plantes mécontentes de leur sort, enlaçaient inextricablement leurs branches luisantes recouvertes de transparentes excroissances de gomme se cerclant de bracelets d'ambre; et des tiges penchées par le feu d'en haut sur le feu d'en bas avaient des contours souples d'innocents accablés. Loin, tout à l'horizon, derrière le dernier bouquet d'arbustes, dominant la ligne vague d'un mur protégeant une ville, se dressait une tour de pierres ivoirines, d'une blancheur d'ossements, une tour géante qui fuyait en spirale vers les cieux profonds, vers les cieux violets, chemin menant à l'infini et que faisait fuir davantage la spire d'un vol de grands oiseaux blancs cherchant à se poser à son sommet.