La portière se relève, son mari entre gaîment: «Vous faites vos méditations, Bichette?» Quand elle doit communier le lendemain, il ne la tutoie plus, par délicatese. C'est un mari sérieux, affectueux, plein de jolies attentions sans être amoureux le moins du monde. Elle a un demi-sourire. «Oui, je méditais... Voyons, ne me taquine pas, dis!» Il s'assied en face d'elle, se tapote la cuisse un moment; il a envie de causer, de conter une histoire, ses yeux brillent. Il a rencontré le garde de monsieur de la Silve, de cet imbécile de la Silve... Et il parle vite, pour avoir le temps de tout dire avant le congé poli. Il est en bisbille avec de la Silve, le propriétaire du domaine contigu, et il n'oublie jamais de dénigrer ses chiens, ses voitures, sa livrée. Rentrés à Paris, ce seront, de nouveau, d'excellents camarades à leur cercle, mais en villégiature il ne peuvent pas se supporter, parce que l'un, le voisin, possède la plus belle faisanderie.
Debout, devant lui, elle se demande si, par humilité chrétienne, elle doit tout lui révéler. Mais pourquoi se détériorer à ses yeux? Son confesseur ne l'y forcera pas. Et en l'écoutant elle se sent envelopper d'une atmosphère glaciale. Elle est deux et elle est seule. Il n'y a donc rien qui puisse vous emporter, mariés d'âme, au-delà des corps? Et soudain une phrase retentit comme un coup de feu à ses oreilles distraites. Son mari vient de lui dire, fort doucement du reste: «Vois-tu, Bichette, je lui garde une dent à cet idiot de la Silve!» Elle se renverse de toute sa hauteur sur sa chaise longue. Une crise de nerf la tord. «Bichette! Qu'as-tu? Sacrebleu!...» Elle ne répond rien. Il court au timbre, lequel ne vibre pas, pour une raison inconnue, mais, en courant, il a brisé un cornet de cristal et la femme de chambre surgit, effarée. A présent, on la délace, elle est seule; il s'est retiré, ne demandant pas d'explications, sachant qu'elle est toujours nerveuse à la veille de faire ses dévotions. Elle demeure seule, elle couchera seule. Oh! si seule avec ce secret ridicule!... Et le lendemain elle se réveille baignée de sueurs, elle a eu des cauchemars étranges: il lui semblait qu'elle mâchait sa propre chair. Elle prie, elle s'habille, défend qu'on attelle, choisit une voilette épaisse, met l'écrin rond dans sa poche. Elle ne veut pas s'en séparer. Si on fouillait ses meubles?... Elle sort du parc touffu par une issue dérobée, gagne l'église à pas furtifs. Le vieux curé, un prêtre de campagne, un homme lourd, croit devoir la saluer avant d'entamer sa messe. Enfin, il l'attend, l'hostie entre ses gros doigts levés; elle murmure: «Mon Dieu, donnez-moi l'oubli de ces vanités!» Et elle s'avance, paupières mi-closes, s'agenouille. Oh! l'Oubli et la Consolation! Tout son être se tend vers le pays de l'union mystique, où les baisers se rendent sans qu'il soit question du nombre des dents. Elle reçoit l'hostie, referme la bouche; mais durant que sa langue, d'un mouvement onctueux et plein de respect, retourne doucement la tranche de pain divin, la plie en deux pour l'avaler plus vite, elle devine, elle voit que Dieu s'arrête... Il n'a pas encore l'habitude de ça, et se laisse retenir par un coin, du côté de la petite brèche! La pauvre femme appelle à son aide tout ce quelle possède de salive. Elle quitte affolée la Sainte Table, ayant l'envie sacrilège de cracher en dépit de sa ferveur. Quoi! c'est ce Dieu de charité qui lui inflige une pareille humiliation? Si c'était du pain ordinaire, elle comprendrait, mais Lui! Alors, elle le détache d'un coup brutal de la langue, et la déglutition s'opère subitement; Dieu disparaît, s'engouffre comme s'il avait eu peur, après avoir constaté. La face dans ses mains crispées, elle pleure. Cela finit par la soulager. En repassant par le sentier ombreux du parc, elle pleure encore, quoique moins désespérée. Une sorte d'étonnante sécheresse monte de son cœur à ses yeux. Il faut bien que la mort s'annonce de temps en temps, sinon les gens heureux n'y songeraient pas; et elle contemple un lis qui se dresse là, sous un sapin aux branches traînantes, un lis dont la blancheur maladive lui rappelle celle de sa dent défunte. Avec un profond soupir, elle retire le petit écrin rond de sa poche, elle le baise, creuse le sol, enfonce le minuscule cercueil qui contient ce premier morceau d'elle. Dégantée, elle pèse de toutes les forces de ses mains nerveuses, ramène la mousse autour du lis, efface les traces de l'ensevelissement; puis, les lèvres tremblantes, elle s'éloigne, un peu de terre au bout des ongles...
VOLUPTÉ
Matinée de printemps. Une clairière dans un bois. Au milieu d'un épais tapis de mousse, une grande fontaine ronde, comme une énorme lune d'eau. Des nuages passent de temps en temps, moirant de reflets singuliers la paisible nappe unie, et alors le jour semble sortir de terre tandis que l'ombre des arbres obscurcit le ciel. Autour de la fontaine bruissent des insectes diaprés, des mouches d'un vert étincelant, de très petits papillons bleus tigrés de noir. Exquises senteurs des violettes sauvages. Les deux amoureux, ELLE quatorze ans, LUI quinze ans, sont assis près de l'eau; ils regardent fixement la mousse, n'osant plus trop se regarder eux-mêmes. Ils sont inquiets.
ELLE: Ce sont des choses que nous ne comprendrons jamais, puisque nous ne pouvons pas interroger nos parents.
LUI: Est-ce bien utile de comprendre?
ELLE: Tu es bête! Toi, un homme, tu devrais savoir.
LUI: Je ne suis encore qu'un... garçon.