ELLE: Tiens, je ne peux pas souffrir l'air que tu as! (Elle fait un geste d'impatience.)
LUI (subitement en colère): Et moi, j'ai horreur de ta manière de parler!
(Silence.)
ELLE (rêvant): Non! ce n'est pas naturel tout ce qui nous arrive. Dernièrement, en lisant dans mon livre de messe: «Et Jésus, penchant la tête, rendit l'âme», j'ai frissonné de tout mon corps. Pourquoi ai-je tremblé ainsi? je n'en sais rien, mais cela me faisait presque plaisir d'avoir mal et de plaindre le Bon Dieu. (Elle se tourne vers l'amoureux.) Veux-tu que je te dise tout ce qui me fait de la peine, depuis que nous nous connaissons? Toi, tu me diras ce qui t'amuse? Ce sera notre jeu d'aujourd'hui.
LUI (boudeur): Je veux bien.
ELLE: J'ai commencé, à ton tour.
LUI (soupirant): Moi, je reste souvent planté devant une vitre de ma fenêtre en pensant à toi, qui ne le mérites guère, puis j'ai envie de passer mon ongle le long du verre pour le faire grincer, et rien que de songer à ça ma bouche se remplit de salive. Il faut que je fasse grincer mon ongle, c'est plus fort que moi, il le faut! Les vitres attirent mes ongles. (Il crache.)
ELLE: Tu me dis là ce qui te fait de la peine. Je t'ai demandé ce qui te faisait plaisir.
LUI: Mais non, c'est un plaisir! Je t'assure. Toi, tu me racontes bien que pleurer sur le Bon Dieu, ça t'amuse!
ELLE: Oh! j'ai des peines encore plus jolies, va! Quand je me lave, je presse mon éponge au-dessus de ma nuque et je laisse couler tout doucement des gouttes. Elles roulent lentement, avec de petits froids détestables, puis elles finissent par me brûler, et je tombe en arrière dans un fauteuil, prise d'un fou rire! Oh! c'est une peine terrible, celle-là! je n'ai jamais pu m'empêcher de me la donner...