LUI: Ce n'est pas drôle, en effet! J'ai un autre plaisir encore plus beau. Je mets mon index sous un rasoir, et je me dis: «Une! Deux! Trois!... Attention!» Puis j'enlève tout de suite le rasoir quand je sens qu'il va couper. Je crois que je vois ruisseler mon sang par terre, et que mon doigt est tombé en gigottant comme un morceau de serpent rouge. Ah! si on me voyait, on saurait que j'ai du courage. Chaque fois, du reste, je me fend l'épiderme un peu, un très petit peu.
ELLE: L'autre matin, j'ai cueilli un lis dans le jardin, un lis plein de rosée. J'ai d'abord jeté la rosée... à cause des oiseaux; et je l'ai rempli de lait frais. Ça moussait! ça moussait! On aurait dit du champagne blanc, et ça sentait la fleur chaude. Malheureusement, mon lis s'est crevé au fond, et le lait s'est répandu sur ma robe. J'ai failli sangloter aussitôt en pensant que certains petits enfants n'ont pas toujours de bon lait à boire.
LUI (affectueusement): Oui, cela, c'est bien de ta part, c'est une pensée charitable. (Avec curiosité.) Pourquoi as-tu jeté la rosée? ce n'est pas sale, la rosée.
ELLE (très digne): Veux-tu donc que je boive après toutes les fauvettes du pays?
LUI: (naïvement): Mais le lait? Tu l'as bu après le veau, puisque les vaches ont des veaux avant d'avoir du lait?
ELLE (dédaigneusement): Non! ce que tu es bête! Comme si on avait besoin de parler de veau en ce moment.
LUI (confus): Je ne trouve plus d'autre plaisir. Tant pis pour le jeu.
ELLE (péremptoirement): Cherche.
LUI (faisant un effort): J'aime bien le vin pur. Il me fait mal à la tête, mais j'en bois tout de même à plein verre.
ELLE: Quel plaisir stupide! D'ailleurs, personne ne te le défend. Pour moi, quand je mange trop, je pense que je ne ressemble plus aux anges, et si j'étais libre je ne dînerais qu'avec des babas!